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Philippe Bichon, le carnettiste de voyage

C’est en 2007 que nous avons rencontré pour la première fois Philippe Bichon. A l’époque il avait publié deux carnets de voyage à partir de croquis d’Inde : Gwalior du bout de mon pinceau et Itin’errance d’un globecroqueur au petit Tibet.

Après plusieurs années en agence d’architecture, Philippe Bichon a fait de sa passion une profession qu’il transmet aujourd’hui à d’autres dessinateurs voyageurs. Il a su garder ce même amour pour le slow voyage, les gens qu’il rencontre et le dessin. Il était temps que nous l’interviewons.

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Bonjour Philippe ! Le voyage, toi tu le vis à la pointe de ton crayon. Comment a commencé cette envie de croquer tes excursions ?

Le déclic s’est fait lors de mon premier voyage en solitaire, il y a 23 ans. A l’époque, il n’y avait pas tous ces carnets de voyages publiés. Alors que je n’avais jamais écrit de journal ni même dessiné en dehors de chez moi et de mes études d’archi, j’ai eu envie de prendre un carnet pour écrire le récit du voyage et croquer. Pour garder une trace de mon voyage et éventuellement, le partager avec mes proches. Mais je n’avais pas imaginé que cela me permettrait tout simplement de voyager autrement. Plus qu’un simple carnet de croquis ou journal personnel, j’ai découvert que le carnet pouvait créer un échange avec la population. Certains partent à pied ou à vélo pour trouver une certaine lenteur, le carnet de voyage permet cela. Même si cela demande  une certaine rigueur, l’apport est tellement grand que je ne conçois plus de partir sans carnets et pinceaux.

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Je me suis toujours demandé : est-ce qu’on nait avec le talent de dessinateur ou bien le devient-on par les hasards de la vie ?

Non, justement, je dis souvent que le dessin c’est comme la musique ou autre, on peut s’y mettre à tout âge. Il y a des gens qui sont plus doués que d’autres au départ, mais avec un peu de travail et de pratique on y arrive. Si on regarde mes carnets, l’évolution est très nette. Aimant bien dessiner  quand j’étais gamin, je me suis orienté vers des études d’archi et j’ai travaillé en agence pas mal d’années. L’architecture est très présente dans mes dessins. Pour le reste, je suis autodicate.

Il y a un côté très immersif dans le dessin, une nécessité de poser son regard sur un lieu. A l’heure du partage instantané des images sur les réseaux via son smartphone, tu as choisi ainsi d’aller à contre-courant de la création de contenu compulsive en prenant le temps. Penses-tu, de cette manière, perpétuer un art ancestral, mais aujourd’hui menacé, de voyager ?

Tout à fait, le dessin impose le temps, et je ne cherche pas à croquer au plus vite. Dessiner est presque un prétexte pour me poser, m’imprégner d’un lieu, d’une scène, m’ouvrir à la rencontre. Car très vite les gens viennent voir, m’offrent le thé, m’invitent parfois. Très souvent le dessin permet cet échange, ce partage. J’aime d’ailleurs leur faire écrire un mot dans leur alphabet ou même parfois dessiner. C’est vrai que le carnet de voyage est bien éloigné du selfie ou du blog moderne ! Je suis peu connecté quand je voyage et préfère prendre le temps d’écrire à chaud le récit de la journée le soir, plutôt que de le faire sur un écran et de mettre en ligne des photos. Il y a toujours un décalage, je n’ai toujours pas trié les photos de plusieurs voyages passés, alors de là à les mettre en ligne ! Il est vrai que mes carnets sont plutôt faits à l’ancienne. Comme je dessine en plus peu d’éléments modernes et que je les fais relier dans le pays avec une couverture originale, on pourrait leur donner plusieurs siècles…

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Tes Carnets de Route ont été publiés chez Bleu Editions, témoignant d’une vie artistique au-delà de la sphère d’internet. Est-ce le dessinateur qui est devenu blogueur ou l’inverse ?

Plutôt le dessinateur qui est devenu blogueur ! Mais je préfère dessinateur-écrivain ou carnettiste puisque le mot existe. Je ne souhaite pas que l’on réduise mon travail au dessin car le récit à une grande place dans mes carnets. Je suis un des rares carnettistes à écrire autant. Quant à la publication de mes carnets, j’avais fait un calendrier pour la famille et les amis et ma compagne ayant créé sa maison d’édition, encouragés par le public, on a finit par éditer mes carnets. Non formatés par un éditeur et publiés très fidèles aux originaux, ils séduisent le public par leur spontanéité et leur authenticité.

Comment choisis-tu tes destinations ? Quel instinct, quelles envies t’amènent finalement à choisir un pays plutôt qu’un autre ?

Cela part souvent d’une rencontre, un échange avec un voyageur ou bien une lecture, un documentaire. Comme je participe maintenant à de nombreux festivals de voyages, ce ne sont pas les idées qui manquent ! Mes dernières destinations sont des pays peu fréquentés et méconnus, et il me plaît de partager mes expériences pour briser les clichés et idées reçues. Si mon humble témoignage peut ouvrir les esprits et adoucir les inégalités, alors j’en serais heureux. J’aime partir à la découverte d’une culture bien différente, découvrir la langue, la cuisine, la musique… J’aime aussi la sensation de voyager dans le temps comme au Yémen ou en Ethiopie, par exemple. J’aime plus que tout le contact avec la population. Je ne voyage pas toujours hors des sentiers battus car j’aime croquer les sites architecturaux ou archéologiques, mais le dessin et parfois la musique, me permettent de les vivre autrement.

Ressources pour voyager

Voici quelques ressources pour organiser votre voyage :

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Le dessin semble avoir le vent en poupe puisque tu proposes également au public de venir « croquer » avec toi. C’est quelque chose qui marche bien ?

Oui le carnet de voyage a la côte depuis quelques années et se développe énormément. En témoigne le succès du « Rendez-vous du Carnet de Voyage » de Clermont-Ferrand, fondé par le regretté Michel Renaud, tué à Charlie Hebdo. Je dois beaucoup à ce festival international incontournable qui réunit chaque année de nombreux carnettistes et un public passionné. C’est ce public qui m’a demandé d’organiser des stages, car j’ai eu la chance d’être invité de nombreuses fois à ce festival. Plutôt qu’un séjour dans un riad à Marrakech, je propose un voyage qui me ressemble où l’on marche dans l’Atlas pendant une semaine avec guide, cuisiner et muletiers. On dort chez l’habitant et on prend le temps de dessiner, de faire des aquarelles. Plus qu’un stage, c’est avant tout le partage d’un voyage qui se fait au rythme du carnet qui se remplit. Les débutants découvrent là une nouvelle passion et d’autres plus avancés apprécient l’émulation. Ca fonctionne puisque certains reviennent ! Cette activité me permet de voyager tout en partageant ma passion et même la transmettre. Il m’est même arrivé de faire « s’évader » des prisonniers en intervenant en maison d’arrêt.

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Et quand tu ne tiens pas un crayon, c’est la guitare qui te démange, ou plutôt l’oud ! La musique fait aussi partie de ta vie d’artiste ?

La musique est une autre de mes passions. Jouer en groupe était peu compatible avec cette activité de « globecroqueur » de plus en plus chronophage et il m’a fallu faire un choix. Toutefois, je continue à gratter le oud (luth arabe) en présentant mon diaporam’oud : un diaporama (photos & dessins) commenté en direct en jouant du oud. Ainsi je voulais retrouver sur scène la spontanéité de mes carnets réalisés sur le vif. Je l’ai déjà présenté dans de nombreux festivals de voyages ou en en médiathèque, et là aussi le public l’originalité et la spontanéité. Cela me permet, entre autre, de parler du Yémen qui souffre tant aujourd’hui dans l’indifférence générale. Les gens découvrent un pays incroyable, hors du temps, où l’on est pas près de pouvoir retourner…

Sur ton blog, il n’y a pas eu de nouveau voyage depuis le Maroc, en 2012. Marques-tu une pause dans tes voyages ?

Oui c’est vrai que mon site n’est pas à jour ! J’ai fait en 2013 un beau voyage de 2 mois en Ouzbékistan et au Tadjikistan, que l’on va publier cette année. D’ailleurs, je vais lancer une souscription, avis aux amateurs ! En 2014 je suis retourné en Jordanie et l’an dernier, je suis parti 2 mois dans les Andes péruviennes et boliviennes. C’était mon premier voyage à l’Ouest et j’ai été moins emballé que les précédents, ça serait long à expliquer. La magie du carnet a moins bien fonctionné, et, malgré des paysages et des sites incroyables, le contact a été plus difficile et moins riche.

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A l’heure où les blogueurs sont appelés à se mettre parfois davantage en avant que leur contenu, tu as, pour ta part, choisi une certaine discrétion en laissant parler d’abord tes dessins. Te sens-tu en décalage avec cette manière actuelle de communiquer ?

Pour le diaporam’oud c’est vrai, je n’apparais qu’à la fin. J’ai beaucoup vu de films de voyageurs qui ne montrent quasiment rien des pays traversés, seulement leurs problèmes de pédaliers ou gastriques…Pour mes livres, c’est différent. Mes carnets sont très personnels, sans être intime. C’est avant tout un journal, on s’identifie à moi et on découvre le pays à travers mes rencontres et dessins. Certains entreprennent le voyage suite à la lecture et emportent mon livre avec eux ; pour moi, ça vaut tous les prix ! Un dessin, plus qu’une photo, est une interprétation personnelle. J’aime bien montrer des photos où l’on me voit dessiner ou partager grâce au carnet, un peu le « making-of ».

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A quoi ressemble le futur pour le site du GlobeCroqueur ?

Justement, je suis en train de refaire entièrement mon site, pour le rendre plus actuel. Là aussi c’est un peu long à faire, comme je découvre au fur à mesure. Je compte rajouter des photos et dessins, et développer l’accès blog pour partager un peu plus des tranches de voyages comme je le fais sur ma page Facebook. Pour autant, je ne partage pas sur l’écran, l’intégralité du voyage, la réservant aux lecteurs qui découvriront mes livres…

Retrouvez Philippe Bichon sur internet :

Grégory ROHART

Fondateur des blogs www.i-trekkings.net et www.i-voyages.net et www.my-wildlife.com, je blogue Voyage, Roadtrip, Outdoor et Safari. J'encadre aussi des voyages photo sur les thématiques qui me passionnent : voyage, safari et trek.

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