
Carnet de voyage en Afghanistan sur les traces de Kessel, les vallées du Panjshir à la rencontre des Moudjaheddin du commandant Massoud, la vallée de Bamiyan tristement célèbre après la destruction par les Talibans des fameux Bouddhas, la route de la soie, les montagnes de l’Hindu Kush jusqu’à la mosquée bleue de Mazar e Sharif près de la frontière ouzbèque où repose Ali le gendre du prophète.
Partez avec Franck Gourdin sur les traces des grands conquérants et de leurs descendants, Cyrus, Darius, Alexandre le Grand, Gensis Khan, Tamerlan et du fantastique brassage ethnique qui en est issu. Accompagnez le jusqu’à Hérat à la frontière iranienne, puis de là jusqu’au fief actuel des Talibans à Kandahar.
Les rencontres et les aventures se succèdent à un rythme effréné. L’auteur cherche aussi à mieux décrypter et comprendre les intérêts et enjeux géostratégiques de l’Afghanistan d’aujourd’hui. Sa curiosité et son énergie sont très communicatives. Alors bon voyage !
12 août, le départ
Cela fait maintenant des semaines que je dévore tout ce que je peux trouver concernant l’Afghanistan. Mes sacs sont prêts depuis longtemps. Je regrette beaucoup de ne pas avoir eu le temps d’apprendre quelques mots de Pashtoune ou de Dari (ancien persan), les deux langues principales du pays. Tant pis, on verra sur place. L’angoisse et le stress des derniers jours, fortement accentués par des commentaires extérieurs souvent péremptoires, toujours teintés d’incompréhension sur mes motivations, m’amènent au jour du grand départ avec une légère migraine, agacé, la tête trop chargée. Mes motivations ?…J’ai un rendez-vous avec moi-même là-bas, longtemps différé. Je pars pour retrouver la saveur de la vie, pour m’éprouver et sentir un sang chaud et neuf qui coule dans mes veines. Je pars pour retrouver l’espoir, l’envie, la confiance en l’autre et en moi-même. Je pars enfin pour être émerveillé.
Ma mère me serre plus fort que d’habitude, et ne peut s’empêcher de chercher ma main à travers la vitre de la voiture qui m’emmène à la gare. Je sens le bout de ses doigts qui se referment sur ma main, mes yeux croisent les siens, remplis de peur contenue, et je ne peux pas faire mieux pour essayer de la rassurer que de lui lancer d’une voix que je voudrais tranquille : « à bientôt, t’inquiètes pas ! ». A l’arrivée à la gare, c’est le tour de mon père, ce qu’il n’avait jamais fait, de me faire sentir avec sa retenue habituelle qu’il n’approuve pas entièrement le choix de mon lieu de vacances ! On est là comme deux handicapés des sentiments ; on voudrait se dire plein de choses, mais rien ne sort. Je finis par lui dire que je les aime, au moment où il remonte dans la voiture. J’attrape mon sac pour filer vers le train qui doit m’emmener à Paris. Gare du Nord. Je m’engouffre dans le RER et me noie dans une foule immense. Je regarde les gens autour de moi, mais je ne les vois plus. Je suis déjà très loin.
Roissy Charles de Gaulle, en avance. Après un petit interlude agréable dans une boutique de change pour obtenir des dollars en petite coupure, je m’installe tranquillement à même le sol dans l’aéroport et commence à dévorer le dîner gargantuesque préparé par ma maman. J’aime les aéroports. J’adore regarder les gens qui partent ou arrivent du monde entier, les visages parfois fatigués, des retrouvailles, ces profusions de couleurs. J’essaye d’imaginer où ils vont, d’où ils viennent, ce qu’ils font, je me raconte des histoires. Et le temps passe. Merde, je suis en retard maintenant ! Je me rue au comptoir d’enregistrement où a été fixé le rendez-vous avec Guillaume et les autres membres du groupe. Je l’aperçois de très loin. Je m’arrête et profite de ce petit moment. Il est comme toujours impeccable, coupe de cheveux très propre, à l’aise, souriant, attentif aux autres membres du groupe tous arrivés, et déjà en grande conversation avec l’hôtesse de la compagnie Pakistan International Airlines. Je les rejoins. La moyenne d’âge du groupe approche les soixante ans apparemment. Marie Thérèse, qui a dû être incroyablement belle quand elle était plus jeune, s’étonne de mon jeune âge et me demande si je ne vais pas m’ennuyer avec un tel groupe. Je lui réponds que des gens de leur niveau sont à mes yeux bien plus intéressants que la plupart des jeunes de mon âge et que je suis donc enchanté de voyager avec eux et de pouvoir profiter de leurs expériences. Elle semble ravie de ma réponse ! Je signe comme chaque membre de ce groupe une décharge comme quoi l’agence de Guillaume n’est aucunement responsable de tout ce qui pourrait arriver lors du séjour en Afghanistan.

Dans la salle précédant l’embarquement, long moment de complicité avec Guillaume, sous l’œil intrigué du reste du groupe qui ne me connaissait pas, sauf Paule, la « tante » de Guillaume qui lui a donné un sérieux coup de main lorsque Claudia et Ignacio ont débarqué à Paris ce jour noir du 24 décembre 2004 pour rentrer au Chili. Je lui serai redevable de cela très longtemps. Guillaume et moi parlons de tout : de nos familles, des pays qui nous font envie, des projets, de nos chats. On embarque. J’en profite pour admirer les deux jolis visas sur mon passeport : l’afghan et le pakistanais. Le premier a dû être difficile à obtenir…Nous allons passer la nuit dans l’avion. Evidemment mes yeux dévorent tout ce qui est autour de moi. Je remarque de suite le nombre important de femmes françaises, habillées comme des pakistanaises, mariées à des pakistanais et vivant au Pakistan. Elles sont souvent blondes et toujours bien en chair. Leurs enfants sont magnifiques. Le mélange des sangs encore une fois fait des merveilles. Une femme française d’une cinquantaine d’années, seule, cheveux noirs très longs, yeux bleus, engage la conversation. Elle vit au Pakistan et appartient à la Société de Géographie. Elle nous raconte une de ses aventures afghanes, coincée sous des bombardements américains au milieu de nulle part dans le nord du pays en novembre 2003. J’écoute d’une oreille distraite. Je me sens très détaché. Je voudrais juste pouvoir dormir un peu, comme Guillaume a commencé à le faire. Il a, comme je le vérifierai par la suite, une capacité incroyable à dormir n’importe où, n’importe comment, dès que les circonstances lui permettent de gagner quelques minutes. Pas moi. Nuit blanche je crois.