Je suis dans la montagne, face à la chaîne des Annapurnas. Seule pour quelques jours. Plus entourée que jamais par l’univers qui m’entoure. J’ai repris le carnet blanc acheté il y a des mois et laissé vierge par trop d’étourdissement. Avec une mine de charbon, je crayonne les lignes d’un visage. C’est celui d’une petite fille rencontrée ce matin alors que je m’étirais sur le bord d’un chemin. Elle a le regard noir, les dents blanches, un sourire de femme, un corps d’enfant. J’essaie de redonner vie à son énergie par des griseries imaginaires. Je ne sais plus si elle ressemblait réellement aux traits que je lui donne. Ceux que ma main invente sans que j’exerce un contrôle trop fort sur son extrémité. Comme dans l’écriture, j’aime l’art instinctif. Prendre une feuille sans anticiper de quoi je vais la salir. La pureté m’angoisse. Trop de blanc, c’est trop de mort. Comme dans les maisons, comme dans les mots, comme sur la peau. Les enfants qui jouent devant moi portent des éclaboussures de boue comme des grains de beauté. Ils ont du jouer toute la journée dans la terre comme ils le font maintenant. Deux fillettes assises sur le sol frappent leurs mains en chantant. Je faisais cela à l’école primaire. La mélodie ressemble à celles que j’hurlais alors en rythme. Leur comptine se termine par les mots «Pepsi cola». Même dans ce village Népalais, les géants marquent leur territoire. Territorialisent leur marque. Ou que nous allions, nous avons au moins en commun le coca. Ouf, nous sommes sauvés. Des repères comme celui-là rappellent combien le monde s’uniformise. Je noircis un peu plus ma feuille.
Le soleil se couche. Il doit déjà faire nuit à Pokhara. Du haut de la colline, j’ai droit à un peu de lumière en plus. Les enfants m’invitent à jouer avec eux. J’ai leur âge à cet instant. Je ris de m’emmêler les bras, de mal prononcer les mots, d’être là. Les lumières citadines s’allument à nos pieds. Notre village dans les nuages s’assombrit. Il est temps de rentrer au bercail. Je prends le même chemin que l’une des fillettes. Bella m’arrête devant sa maison. Sa mère prépare le dîner pour elle et ses trois sœurs déjà attablées. En me voyant, elle tend un bol de soupe. Je refuse gentiment, mais faisant fi de cette «marque de politesse», elle me désigne une chaise. Chacune se présente. L’aînée des enfants Trijana, parle anglais et m’aide à palier aux limites de notre langage corporel. Elle m’explique que cette «girls family» est due au fait que leur père travaille en Irak. «Il a un bon travail pour l’armée américaine. Cela fait trois ans qu’il est parti et il nous envoie de l’argent de temps en temps. J’espère qu’il rentrera cette année. J’ai vu une photo de lui, il nous l’a envoyée. On dirait Rambo. Il est devenu fort mon père. Il garde un camp de prisonniers de guerre».
Beaucoup de Népalais ont ainsi été recrutés. Ils représentent une main d’œuvre bon marché et acceptent car 300 dollars par mois ici, c’est une fortune. En cas de perte, ces soldats immigrés n’entrent pas dans les statistiques de l’armée américaine. Cela de moins à justifier pour un gouvernement qui mène une guerre enlisée. Chaque mois, Maya reçoit une pension pour faire vivre la maison. Son mari lui manque. Elle m’avoue qu’elle préférait être plus pauvre mais s’éveiller chaque jour à ses côtés. Elle a beaucoup de travail avec sa famille et le restaurant qu’elle tient seule. Tandis qu’elle se confie, ses yeux sont aussi flous que ceux de ses filles pétillent.

Nous mangeons vite, avec les mains. Je me sens gauche. Les grains de riz tombent de mes doigts trop habitués à un intermédiaire entre eux et la nourriture. Les filles rigolent. Elles attendent que mon assiette soit vide pour que nous partions jouer. Les deux petites se chuchotent un secret à l’oreille. Elles se lèvent, malicieuses, et débutent une danse ponctuée d’éclats de rire. Nous applaudissons, Trijana chante. Elle m’invite à l’accompagner sur le tapis faisant office de scène. Je sautille comme elle. J’ai la liberté d’avoir l’âge que l’humeur me suggère. Maya nous observe avec tendresse, sa mélancolie est palpable. Elle n’ose plus être déraisonnable. La vie lui a certainement enseigné trop de choses pénibles pour qu’elle puisse s’en abstraire. Je reste trois heures avec les filles. Elles me montrent la chambre qu’elles partagent à cinq, leurs dessins, leur maquillage.
Je remarque en effet que toutes ourlent leurs yeux de noir, malgré leur jeune âge. Elles me dessinent un point sur le front, signifiant que je suis un cœur à prendre. Je n’espère pas exactement qu’on me le prenne, mais plutôt pouvoir un jour l’offrir… Cette considération est liée à ma culture occidentale, ici, on ne tergiverse pas avec l’amour. On se marie. Des sentiments peuvent en découler. Ou pas. Trijana commence à me parler d’hommes du village qui me conviendraient. J’en ris gentiment et lui explique que je ne pense pas que cela soit la meilleure solution.

Il est tard, elles doivent se coucher, les réveils sont toujours matinaux. Je regagne ma chambre sous une nuée d’étoiles. A l’horizon, les sommets enneigés reflètent les rayons lunaires. Aucun bruit. Je suis seule sur le toit du monde. Entourée. Peut-on être heureux partout ? En cet instant je le pense. Nous avons peur de quitter nos proches. Pourtant, il y a plus de gens à aimer qu’on ne le pense. Le monde est notre maison. A nous d’ouvrir les portes pour découvrir de nouvelles pièces, d’ouvrir les fenêtres pour voir combien la vue est différente chaque matin, d’ouvrir les yeux pour découvrir nos coloca-Terre.