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Mémoire d'Outre Monde

01/08/2008 - Lu 2815 fois
Ce mois passé dans le sud Lipez bolivien fut une parenthèse hors du monde. Un mois à pédaler comme des fous sur le coprs d'une planète étrange où les mers sont de sel et les arbres de pierre, les lagunes aux couleurs de l'arc-en-ciel et le silence sans fond. Une terre oubliée où quelques hommes luttent encore contre vents et marées de sable. Un mois sur les hauts des déserts géographiques et intérieurs où nous avons laissé accroché notre coeur battant sur le rythme de celui de l'univers.
Mémoire d'Outre Monde a reçu le cinquième prix du Concours de Carnets de Voyage 2008 organisé par I-Voyages...
Il était là, assis sur une chaise éventrée plantée au milieu de la pièce toute tamisée d'ombres, une ribambelle de gamins à la bouille racornie à l'entour. Ses cheveux grisonnants et bouclés comme de petites vagues sur son front peinant à éteindre le feu dans ses yeux. Flammes retournées qui se tordent d'impatience.
Les enfants continuaient d'arriver. Se serrant les uns contre les autres. Sourire contre sourire. On voyait par la vitre dehors la silhouette déchiquetée des gratte-ciel, l'implacable et insipide gris cendre du jour embrassant à perte de vue le ciel autrefois bleu. Il toussait. Tous se turent. Et l'ange aussi vint s'asseoir parmi la troupe. Attendant. Encore. De longues minutes qu'étirait le silence. Attendant la soif aux lèvres, la noria annoncée de paroles à boire.

Le désert...le désert blanc, z'aviez commencé à parler d'ça l'aut' jour - dit un gamin dans le fond.
Ah...oui - dit le vieux.

On pouvait presque, à quelque distance qu'on se soit trouvé, entendre sa mémoire se mettre en branle. Cliquetis et chuintements, tambours et cordes pincées. Ritournelle du souvenir.

Oui oui, le désert blanc. Uyuni et le Sur Lipez. On avait quitté Oruro depuis trois ou quatre jours maintenant. La saison des pluies tirait à sa fin et nous pédalions avec ancrés dans la tête quelques points que reliaient entre eux la seule incertitude. Pâles et lointains fanaux luisants dans l'inconnu de la nuit. Quelques hameaux, volcans ou lacs dont nous ne savions rien que leur position sur la carte. Les cartes, mondes en à-plats de couleurs ouvrant grand les vannes de l'imagination. Tu vois, là où il y a du rouge et du jaune au-dessus de mon doigt - me disait mon père, nous deux agenouillés sur le sol encombré de la chambre - c'était blanc avant. Alors, des hommes partirent. Pour voir. Beaucoup y laissèrent de leur vie. D'autres non. Ceux-là, ils purent constater ce qu'il en était vraiment de ce blanc; sur de petits cahiers qu'ils ramenèrent dans leur sac ils avaient noté plein de chiffres et de lettres. De retour chez eux, ils prirent leurs crayons et colorièrent la Terre. Ici, là où j'ai mon doigt. Aujourd'hui il ne reste plus de blanc, tout a été colorié - disait-il encore que je ne l'écoutais déjà plus, perdu dans des rêves de gribouillage, m'imaginant parcourir dans le futur ce qu'alors mon index traçait sur le papier. Plus de quinze ans après, mon doigt sinuait toujours le long de ces lignes fuyantes.

St Augustin disait du monde qu'il est un livre dont les pages innombrables se lisent au détour des voyages. Se plonger dans les cartes était un premier mouvement, manière d'errance sur la table des matières du Livre à laquelle nous nous étions abîmés quelques semaines plus tôt dans notre habitacion de Cuzco. Le nez sur ce coin de carte. A tenter d'en décortiquer l'alphabet: quelques rares lignes en pointillé transperçant des tâches aux formes et couleurs variées dans leur course vers le sud, des chiffres, altitudes inquiétantes, et du vide tout autour, simulacre de cases blanches à noircir. Nous ne nous doutions pas comme cela serait difficile. Evidence trompeuse du papier. Difficile et beau. Beau comme le flirt d'un soir, lorsque dans les yeux de l'autre apparaît ce qu'on a toujours ignoré chercher. Beau comme la peau d'une planète étrange tatouée de motifs savants. Beau comme ce mois à y pédaler comme des fous...

Là-bas les enfants, la mer est blanche, d'un sel dur comme la pierre...
Du sel? - l'interrompit le blondinet à ses pieds.
Oui du sel, le même qu'utilise ta maman, à ceci près qu'on peut pendant des jours marcher dessus tellement il y en a. Tellement que tous les habitants de la Terre pourraient venir se servir qu'il y en aurait encore de quoi construire une ville.

Là-bas disais-je, la mer est blanche et les arbres de pierre. L'eau des lagunes d'une teinte vert de grisée ou orangée. Le silence du désert sans fond. Là-bas le froid vous prend aux os, il cisaille la peau, et vous plante ses pics givrés dans la trachée. Le vent bat la plaine. Comme le chevalier qui lors d’un tournoi médiéval essaierait de le faire, il vous boute de votre monture. Là-bas on ne ferme pas la bouche, on brasse l'air à la manière de baleines tous fanons devant qui piègent le minuscule plancton comme nous le faisions des invisibles molécules d'oxygène. Camisole polaire. Les poumons sont ficelés. Et la bouche sèche de l'air qui y passe pareil à un plumeau à poussière. Là-bas la Terre gronde, ses entrailles crient famine; de leurs profondeurs s'échappent en lourdes volutes de souffre la preuve de son éveil. Là-bas, dans les tempes et s'étirant à l'infini, rien d'autre que la ligne de basse du cœur. Boum-boum. Boum-boum. Au-dessus de vos têtes, le bruit de fond de l'univers. Un pouls imperceptible, chant des étoiles et lente respiration du ciel que fouille un soir de ces longs doigts crochus le feu clair de rhizomes électriques. Nuit blanche des dizaines d'éclairs qui irradient l'épais manteau céleste. Humeurs des éléments aux dimensions titanesques du continent. Nous arrivions au bout du monde. Territoire aux légendes à sept têtes.

Au bout du monde, on tombe - m'étais-je dit un jour, je devais alors avoir dans les neuf ou dix ans, pas plus haut que vous m'est avis - je me voyais, arrivé là où il n'y a plus rien comme dans l'Histoire Sans Fin de Bastien, dégringoler à toute allure, transperçant le ciel les nuages les étoiles; pour tomber entre les mains de ce Dieu dont je n'avais qu'une très vague idée. Mais la Terre est ronde, comme je l'appris plus tard. Comment y voir un bout? Encore moins s'y tenir ou se jeter de là? Et comment donc toucher le ciel?
Un jour, si vous allez là-bas, peut-être en aurez vous l'occasion. Il pleut tant sur le désert blanc qu'il ne peut seul tout boire. Que pour l'aider dans son labeur, nuages et soleil viennent à leur tour goûter de ces larmes tombées des nues, où se penchant parfois tellement ils se renversent.
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Auteur : ziefle | Travels : 0 | infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur