MERCREDI 4 JUILLET 2007 : Premier jour, Colmar-Freiburg-Berlin-PologneIl fait encore nuit quand je me lève. J'ai passé une nuit à dormir, plus serein qu'excité. J'ai quand même vérifié mes bagages plusieurs fois. J'attends ce départ depuis des mois. Mon pic d'impatience a été atteint voici un mois et demi alors que je courais encore après les visas. Il y en a six de collés dans mon passeport. Les derniers sans doute, je le changerai après, le perdrai, pour ne pas avoir à rendre ces souvenirs! Il m'aura fallu trois mois pour obtenir tout ces visas et permis. Quel idée d'aller en Asie centrale en train. C'est pas le plus économique, contrairement à ce qu'on pourrait penser, mais c'est tellement plus beau que l'avion. Pas de téléportation, pas de choc. Tout se fait progressivement. Dans le voyage, ce que j'aime, c'est le voyage, justement, pas l'endroit où j'arrive. C'est sur les rails ou sur les routes que l'on voit les paysages se modifier et les traits des visages changer. En avion? Les nuages se ressemblent qu'ils soient de Paris, Moscou ou Dushanbe. Les seuls personnes rencontrés sont les hôtesses au check-in! Pour moi, ce sera donc le train : Freiburg-Berlin-Minsk-Moscou-Tashkent-Samarcande. Environ 120 heures de train sur une dizaine de jours... Je ne fais que passer en attendant de découvrir l'Asie centrale pendant deux mois.
En ce mercredi, nous partons tôt car, fait exceptionnel, la Deutsche Bahn est en grève. Beaucoup de trains annulés. J'arrive à Freiburg vers 5h30. Mon train est prévu à 6h52. Ca me laisse le temps de regarder le soleil se lever sur les rues encore vides. Il a plu pendant la nuit et cela donne des reflets à la chaussée. Des couleurs chaudes qui me font déjà penser à se que je pense trouver vers l'Orient. J'ouvre mon premier livre : de Marquette à Veracruz de Jim Harrison. J'aime bien lire en général et particulièrement en voyage. Le livre est alors un voyage dans le voyage où des correspondances se nouent entre mon environnement réel et celui de l'histoire.

6h52 : ICE 976 en direction de Berlin. Il est à l'heure. Je m'installe dans un ambiance feutrée. Les trains allemands sont silencieux. Personne pour raconter sa vie bien fort dans son portable, personne pour regarder un film sans casque. C'est interdit, et en Allemagne, on est très légaliste. Durant mes études dans ce pays, j'ai d'ailleurs souvent été écrasé en traversant au rouge. Le feu étant vert pour l'automobiliste il en avait de fait le droit! Tant pis pour le français désobéissant que je suis. Dans le train, je laisse tomber ma tête sur la vitre teintée. Le paysage défile et je tombe dans un demi sommeil. Les pensées défile : mon entretien au CNR de Strasbourg et toute l'arrogance, la suffisance de ces deux vielles femmes rances et arrogantes, les manifestations de fin d'année où mes élèves m'ont rempli de fierté. Puis, les spéculation sur ce qui m'attend.
Le train arrive avec un peu de retard. La majorité des passager descend à Berlin Hauptbahnhof. Je suis seul les dix dernières minutes pour atteindre Berlin Ostbahnhof. Le train file au ralenti à cinq mètres du sol. Entre les immeubles massifs, classique allemand, j'aperçois la coupole en verre du Reichstag et la Kaiser Wilhelm Kirche, ruine mémorielle de la seconde guerre mondiale. Sur le quai, des employés de la Deutsche Bahn attendent les passagers pour leur offrir des boissons en guise d'excuse pour le retard occasionné par la grève. Ils sont confus, ce n'est pas dans leur culture et s'ils en arrivent à cette extrémité c'est qu'ils n'ont vraiment plus d'autres alternatives, j'en suis certain.
J'ai deux heures à passer dans cette petite gare. Mon train pour Minsk n'est pas encore affiché. Je m'achète un Döner Kebab chez un turc. Je m'adresse à lui en allemand mais mon accent et mon air un peu sonné après sept heure de rêverie, lui font penser que je ne maîtrise pas du tout cette langue. Il me traduit tout en anglais. J'insiste, lui réponds en allemand. On est pas branché sur le même mode! Je parle allemand alors qu'il attend de l'anglais. Il parle anglais alors que mon cerveau se prépare à entendre de l'allemand. On ne se comprend pas très bien. Tout ça pour savoir si je veux du piment ou non! Finalement, on se sépare dans un grand silence, un impasse! On s'est quand même compris quand il a fallu payer.
Je sors manger devant la gare. Il y a là une foule de pigeon. Cinquante ou cent, pas moins. Je les attire en jetant quelques miettes par terre. Je suis entouré d'oiseau et j'adore ça. Je m'accroupis avec un peu de pain dans la mains. Je voudrais sentir leur bec me picorant la paume. Malheureusement, une vieille femme rapplique avec un sac plein de victuailles pour volatiles. Les ingrats, ils s'envolent immédiatement...
Sur le quai, il y a peu de monde. Un groupe d'une dizaine de femmes, biélorusses et bruyantes. Elle piaillent plus que les cents pigeons. Au moment de monter, elles disparaissent sous des quantités de sacs, Chanel, Yves St Laurent. Des faux sans doute, monnaie d'échange ou cadeau rapporté à Minsk. A chaque porte, un hôtesse accueille les passager. Je devrais plutôt écrire : à chaque porte, une hôtesse contrôle les passagers. Elle note le numéro du billet et celui du passeport. Elle fait ensuite une croix dans la colonne de droite d'une liste. Mon compartiment comprend quatre couchettes. Une homme est assis sur celle du bas. Les deux du haut resteront vide tout le temps. Par terre, un gros sac rouge et des sachets en plastique débordant de nourriture. Avec un bel accent osti, il m'explique qu'il arrive à l'instant de Leipzig en auto et qu'il n'a pas eu le temps de manger. Il me propose sandwich, fromage, bière. J'accepte une bière de bon coeur, il la prend dans un sachet qui en est rempli à ras bord! Dans la pénombre du compartiment, il parle sans arrêt. C'est intéressant. Il me raconte sa haine du capitalisme et du libéralisme dans laquelle je vois surtout une nostalgie du passé, de l'enfance, de l'adolescence. Cette société individualiste le dégoûte. "Quand j'étais étudiant, on logeait à 18 dans un dortoir on partageait tout et le problème de l'un était le problème de tous! Aujourd'hui, c'est chacun pour sa gueule, et tout le monde s'en fout su son voisin crève de faim." Il a tellement raison. Pas d'autre alternative à ces deux aliénations : communisme versus ultra-consumérisme ? Dictature du prolétariat versus dictature du fric? Si, il y en a sans doute mais finalement, toujours le même résultat sous différentes forme : les dominants et les dominés. Tout l'art consistant pour les dominants à endormir les dominés avec des jeux (télé, sport, consommation...) et des idéaux auxquels ces cyniques ne croient évidemment pas (liberté, démocratie, bonheur...).
Franck parle beaucoup et fort. Au passage de la frontière, il s'en prend violemment au policier. Celui-ci, conforme à sa fonction ne s'encombre pas de politesse. Ce grand costaud blond et peu souriant se contente de dire "Pass" sur un ton autoritaire. Franck le reprend : "ca te ferait mal de dire s'il vous plaît? Non mais... on n'est pas des chiens, merde. Pass, pass. Ca te coûterai pas plus cher." Le flic hausse un sourcil, pousse un soupir mais ne dit rien. Et Franck s'agite de plus belle. De temps en temps, son téléphone sonne. Je suis obligé de sortir car il m'explose les tympans. C'est son employeur qui l'appellent. Il y a eu apparemment un malentendu sur un chantier. Franck et couvreur de toit. Il parlera sans cesse jusqu'au coucher. Il est marrant, attendrissant. ceux qui disent que je m'énerve tout le temps n'ont jamais rencontré Franck. A partir de tout, il extrapole vers des grandes questions politiques. Les toilettes sont sales ? On arrive très vite à parler de ces salauds de ricains, par une chaîne de cause à effet logique et relativement courte.
Je m'endors sans avoir mangé. Je profite du ta-ta ta-ta des rails. Je traverse la Pologne, je me réveillerai en Biélorussie.