Nous sommes deux jeunes rennais, partis le 13 juin dernier pour une année autour du monde. La première partie de notre voyage est consacrée à la traversée du continent sud-américain, du nord au sud – plus de 12000 kilomètres de bus, de Quito en Equateur jusqu’à Punta Arenas, à l’extrême sud du Chili. Ce carnet de voyage raconte notre traversée de la Bolivie, de la frontière nord avec le Pérou à la frontière sud avec l’Argentine.
Comme un point de repère sur notre route, la traversée d’une frontière engage une promesse de nouveauté, de dépaysement, de rencontre avec un nouveau pays. En Europe, l’espace Schengen a aboli les frontières pour les citoyens des pays de l’Union, nous faisant un peu oublier ce que représente la sortie du territoire national. Lorsqu’on voyage en avion, ce sont des frontières aseptisées et standardisées que l’on franchit, toujours matérialisées par la même rangée de guichets à l’entrée de la zone internationale. Tandis qu’en Amérique latine, nous vivons le passage des frontières terrestres comme un moment-clé du voyage, coloré, plein d’odeurs, teinté d’appréhension, et aussi d’excitation. « La frontière est presque toujours un no man’s land où se jouent les scènes fascinantes d’un théâtre en fraude – la cérémonie des passeports que l’on tamponne, les regards soupçonneux, les brimades à la douane, le dépit stupidement patriotique et les retards inexpliqués » observe si justement Paul Theroux* qui passa, il y a déjà près de 30 ans, les mêmes postes frontaliers que nous . Sur la rive sud du lac Titicaca, le plus haut lac du monde perché sur l’Altiplano, à 3800 mètres d’altitude, nous entrons en Bolivie en franchissant la frontière péruvienne à Yungano. Près d’un mois et demi auparavant, nous atterrissions sur le continent sud américain à Quito, en Equateur.
Passer une frontière, c’est aussi se faire une première impression sur un nouveau pays. A Macara, point de passage entre l’Equateur et le Pérou, au beau milieu de la nuit, après deux bonnes heures d’attente pour sortir du territoire équatorien, il nous fallu réveiller les fonctionnaires péruviens pour réclamer l’apposition du tampon sur nos passeports. De l’autre côté du pont, le drapeau péruvien aux dimensions démesurées avait l’air de narguer son voisin équatorien. Cet avant-goût du nationalisme péruvien n’a d’ailleurs pas été démenti par la suite. Les défilés incessants, sur le mode militaire, auxquels nous avons pu assister durant le mois de la fête nationale l’ont bien confirmé. Plus tard, nous apprîmes que les derniers traités fixant définitivement le tracé de la frontière entre l’Equateur et le Pérou avaient été signés une dizaine d’années seulement auparavant.
A Yungano, comme à Macara, le bus s’arrête à la hauteur du poste de sortie du territoire péruvien et attend les passagers en Bolivie, en face du poste d’entrée, au sommet d’une petite côte. En haut, un portique matérialise la frontière, qu’on traverse à pied. On ne peut alors manquer de lire ce gigantesque panneau indiquant aux arrivants la liste des produits illicites sur le territoire bolivien. Parmi la drogue et les armes à feu, nous sommes surpris d’y lire une liste de produits chimiques : ce sont les produits précurseurs de la cocaïne. La Bolivie, afin de lutter contre le trafic de drogue, interdit non seulement la drogue elle-même, mais aussi le transport des produits chimiques nécessaires à sa fabrication. Traditionnellement, les feuilles de coca, cultivée essentiellement en Bolivie et au Pérou, sont transformées en pâte, transportable par cette route, précisément la route que nous empruntons. Elle est acheminée jusqu’en Colombie pour y subir les transformations chimiques nécessaires à l’obtention de la poudre blanche consommée sur les marchés occidentaux.
* Dans son récit « Patagonie Express », Paul Theroux raconte son voyage en train depuis Boston, jusqu’en Patagonie.