14 avril 2006, Belo Horizonte, 3 millions d’habitants
C’est le grand jour, le début de l’aventure, elles sont derrière nous les deux semaines passées à faire fébrilement l’inventaire du matériel à emporter, à imaginer avec passion les paysages qui se cachent derrière les dessins trop pauvres de nos cartes.
Paulo n’est arrivé qu’avant hier dans les bureaux de notre équipe projet. Quand nous nous sommes serrés la main la première fois, dans nos regards insistants et cette poignée de mains décidément très longue, il y avait beaucoup plus que de la politesse. Nous allons passer les trois prochains mois tous les deux en tête-à-tête.
Notre mission va être de visiter une vingtaine de villages de la région Nord-Est du Minas Gerais au Brésil pour faire l’état des lieux des infrastructures d’eau et assainissement. C’est l’une des régions les plus pauvres du Brésil, plus de la moitié des habitants n’y ont pas d’accès à l’eau potable. Le gouvernement du Minas Gerais a décidé de débloquer 80 millions d’Euros pour améliorer cette situation déplorable. Paulo et moi sommes ingénieurs hydrologues, il nous envoie en émissaires dans cette région reculée pour étudier la meilleure manière de dépenser cet argent.
J’ai mangé chez Paulo ce midi avant de partir, c’était son dernier repas avec sa famille, moment ô combien pathétique pour eux, mais plutôt tragi-comique pour moi !
Paulo embrasse longuement ses trois enfants et sa femme. Il a le ton grave de l’homme qui accepte de sacrifier momentanément son bonheur conjugal pour suivre le devoir d’un ordre supérieur qui l’appelle. Mais dans les yeux il a l’étincelle mal cachée de l’enthousiasme de celui qui part vers une aventure beaucoup plus exaltante que son quotidien routinier. Je ne sais pas si sa femme l’a vue cette étincelle. Peut-être que c’est pour ça qu’elle pleure ?
Nous chargeons nos bagages dans la petite Fiat qui nous est dévolue. 180.000 kilomètres au compteur, nous fêterons sûrement ses 200.000 kilomètres tous les trois. La femme de Paulo verse une dernière larme, Paulo enfonce sur sa tête un vieux chapeau de baroudeur qu’il ne quittera plus, appuie sur l’accélérateur et 200 mètres plus loin, il pousse un petit cri de joie qui se veut viril.
Deux cents kilomètres après avoir quitté Belo Horizonte, nous quittons l’asphalte confortable aux abords d’une petite chaîne de montagnes. La route devient piste, mélange de cailloux de calcaire et d’argile, cordon rouge et tortueux qui s’insinue harmonieusement dans les courbes de la montagne pour mieux gravir son flanc. La petite Fiat trottine joyeusement, son moteur entraîne sans problème le poids plume de sa frêle carcasse. Nous arrivons bientôt sur le plateau désertique de la Serra do Cipó. Elle a un petit air de Vercors cette immense étendue sauvage où la végétation semble livrer avec les pierres une bataille perdue d’avance.
Quelques kilomètres plus loin nous entrons dans un épais brouillard, la visibilité tombe à 20 mètres. C’est dommage pour les paysages, mais l’impression de solitude ainsi créée est encore plus fascinante. Notre vitesse diminue, et deux heures plus tard, la piste commence à descendre. Nous quittons le brouillard et sans transition, nous entrons dans un rideau de pluie dense et la forêt tropicale.
La piste avance maintenant tout droit dans la forêt, car l’homme n’a aucune raison de s’attarder ici. Devant nous, elle forme une longue saignée rouge, un coup d’épée parfait, rectiligne, de plus de 100 kilomètres, qui transperce la forêt en son sein, va nous emmener jusqu’à son cœur puis nous fera ressortir de l’autre côté. Sur la piste il n’y a plus les cailloux blancs de la montagne qui permettaient aux pneus d’accrocher dans la boue. Les roues s’enfoncent dans l’argile rouge gorgée d’eau, patinent, mais la voiture avance à 20 à l’heure comme poussée par un élan initial qui se poursuit indéfiniment, et qui s’arrêtera subitement si une faute du conducteur casse la magie du mouvement rectiligne uniforme sur cette surface sans frottement.
La nuit tombe, nous ne parlons plus, la tension est trop forte. La forêt qui nous cerne devient oppressante. Déjà de jour la densité de la végétation fait d’elle un univers inaccessible, mais de nuit l’imagination s’emballe et le monde mystérieux de la jungle vient frapper aux vitres de notre voiture, des paires d’yeux inquiétantes s’allument dans le faisceau de lumière des phares, les grands arbres de part et d’autre de la piste semblent se resserrer autour de nous comme pour nous emprisonner ici.
Une ornière en diagonale, vicieuse, et c’est l’embardée. Paulo donne un grand coup de volant dans l’autre sens, évite ainsi le fossé, mais nous voici arrêtés en travers de la route. Pas besoin de parler, je sors de la voiture. En trente secondes je suis trempé jusqu’aux os. Je distingue mal mes pieds mais je sais que je patauge jusqu’aux chevilles dans le sang des arbres qui sont tombés pour tracer la piste. J’essaie de pousser la voiture, je manque d’appui ferme. Et je m’étale de tout mon long dans cette fange écarlate et poisseuse. Je frissonne malgré la chaleur, mes vêtements sont devenus une carapace gluante qui colle à ma peau comme des milliers de sang-sue. Au moins, je n’ai plus un seul bout de tissu à préserver de la boue maintenant, je vais pouvoir lutter avec tous mes moyens contre l’inertie de la voiture !
Au bout d’un quart d’heure d’effort, en logeant des bouts de bois sous les roues, la voiture reprend soudainement son mouvement uniforme vers l’avant. Flac, flac, je cours pour la rattraper, flac, flac, je saute dedans en marche. Dommage pour mon siège qui était encore propre.
Bientôt, sur les phares de la voiture et mes vêtements, l’argile rouge coagule et forme une croûte opaque plus foncée. Les phares n’éclairent plus que comme deux petites lampes de poche aux piles usées. Nous avançons à 10 km/h dans une obscurité quasi absolue.
A 1 heure du matin, nous arrivons enfin à Diamantina.
Huitième du Concours de Carnets de Voyage 2006 organisé par
I-Voyages en partenariat avec
A Cheval en Corse,
Carnets d'Aventures,
Chemins du Rêve,
Editions Complicités,
Europe Active,
Forum tour du Monde,
Khyam,
Let's Talk,
Patrick Chatelier et
Rêves et Nature