Accès au train
J'ai laissé derrière moi les rues d'Ho-chi-minh, véritable tourbillon de vie pour ces habitants animés par une volonté de vivre extraordinaire. Les mouvements de la foule qui se déplace à bicyclette, le bruit incessant des motocyclettes, et les cyclo-pousses qui se frayent un passage au travers de ce labyrinthe à grands renforts de coups de klaxon ne sont plus qu'un souvenir. Les hauts-parleurs à la voix grésillante nous font savoir que le train en direction d'Hanoi est annoncé avec deux heures de retard. La salle d'attente des voyageurs en partance pour la capitale du Sud est silencieuse en ce jour pluvieux de début de mousson. Nul ne semble pressé à vouloir rejoindre le wagon qui nous abritera durant ces deux prochains jours.


Tous les regards convergent vers cette européenne qui, pour tuer le temps, joue au yam. Quelques "lingso" (russe) parfois murmurés auxquels je réponds par un retentissant "phap !" (français !) . Les russes en effet, venus massivement aider la République Socialiste du Vietnam depuis le milieu des années soixante dix, n'ont jamais reçu un accueil très favorable de la population du Sud, pro-américaine. Fermé aux occidentaux jusqu'au début des années quatre-vingt-dix, ce pays n'a que très occasionnellement eu la visite de touristes étrangers. C'est la raison pour laquelle les vietnamiens encore peu habitués à voir des voyageurs, nous affublent de ce surnom peu courtois qu'un simple mot de notre part efface: L'Indochine française est encore présente dans de nombreuses mémoires. Synonyme de prospérité pour certains, elle est bien souvent regrettée par l'ancienne génération qui a gardé un bon souvenir de cette époque.
Soudain un mouvement de foule vers la porte d'accès aux quais : le train rentre en gare. C'est une véritable course pour atteindre dans les premiers les wagons inoccupés destinés à cet arrêt. Le chemin pour y parvenir est semé d'embûches : Valises en attente sur le quel, chariots ambulants, paniers... les paquets les moins volumineux volent littéralement par les fenêtres pour marquer au plus vite le territoire. L 'appréhension de ne pas avoir de places assises est telle que tout sentiment humain est momentanément oublié. chacun pour soi !


Une tête anormalement basse à mes pieds : c'est un cul de jette qui, se déplaçant à l'aide des mains, se dépêche comme les autres de gagner sa place.
Dans le wagon, le porte-bagages suspendu se remplit peu a peu . des paquets les plus hétéroclites y prennent place, tandis que les voyageurs s'empressent de glisser entre les rangées de sièges, de volumineux sacs qui, s'ils gênent ceux qui sont assis, ne doivent en aucun cas entraver la circulation dans le couloir. Chapeaux de riz suspendus, sacs à provisions installés, effets personnels casés, la tension qui émanait de chacun baisse enfin, les sourires se dessinent à nouveau sur les visages. Les voyageurs se font face assis sur des banquettes de bois : au nombre de trois Ils sont installés les uns à côté des autres, de part et d'autre de l'allée centrale.


Après que chacun ait Installé son territoire, les présentations peuvent enfin se faire. Étudiants, hommes d'affaires, familles en visite, les raisons de voyager sont multiples. Un grand-père de soixante-quinze ans accompagné de sa petite fille s'en retourne chez lui. Assis en face de moi, Il saisit l'occasion de ma présence pour se rappeler son français en m'évoquant des souvenirs de jeunesse lorsqu'il était étudiant au lycée de Saigon. Un sourire illumine son visage tandis qu'il me parle de ses enfants installés à Saigon, voila un homme heureux.
Texte et photos :
Marie-Laure Vairelles, photographe (reportage et montage)