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Germinal au 21ème siècle

01/02/2007 - Lu 1515 fois
Germinal au 21ème siècle - Sur le bord de la route en Bolivie - Carnet de voyage en Bolivie

Germinal au 21ème siècle

Prochaine étape : Potosi, une ville qui se mérite. A plus de 4000 mètres d’altitude, elle semble profondément endormie pour qui l’aborde au petit matin. Pas une ombre n’ose s’aventurer en ville si tôt, en raison des très faibles températures et du vent qui ne semble jamais s’arrêter. On a du mal à imaginer, lorsqu’on voit la Potosi d’aujourd’hui, que cette ville fut en son temps plus riche, plus belle et plus grande que Londres, Paris ou Rome. De quelque endroit de la ville, on aperçoit ce qui a fait sa grandeur et lui a causé un si grand tort : le Cerro Rico, la «montagne riche », de couleur orangée et criblée de multiples trous. Dans ses entrailles reposait le plus fantastique gisement d’argent jamais identifié au monde.

L’argent de Potosi a fait la fortune de quelques-uns, propriétaires des mines issus de la colonisation espagnole, et le malheur de plus de 8 millions d’indigènes, morts lors des deux premiers siècles de son exploitation. A Potosi, les plus riches vivaient à l’heure européenne, important de nos pays les plus fins tissus, les meilleurs vins. L’argent extrait des mines était traité sur place, dans le palais de la monnaie que l’on visite encore en centre-ville. Des armées privées étaient chargées d’aller chercher, de plus en plus loin, la nombreuse main d’œuvre réclamée par l’exploitation de la mine. On y a aussi « inventé » le travail forcé obligatoire, la « mita », qui imposait aux indigènes de la région de venir travailler gratuitement quelques mois par an dans la mine. Ceux qui ne mourraient pas en route allaient succomber dans le sein même de la montagne, enterrés vivants, ou empoisonnés par les produits chimiques utilisés par le traitement du minerai. De nombreux bateaux se chargeaient de transporter l’argent de Potosi vers l’Espagne. On estime que les pays d’Europe qui finançaient le déficit espagnol, plus encore que la puissance coloniale elle-même, ont su tirer le meilleur parti des richesses colossales fournies par le Cerro Rico *. Au premier rang desquels, les Pays-Bas, le Royaume-Uni … et la France. Ironie du sort, c’est encore aujourd’hui à Londres, et plus précisément à la bourse des métaux, que se joue le destin des derniers mineurs de Potosi.

L’exploitation de la mine se poursuit, bien que les rendements en soient amaigris. Une visite éprouvante dans la profondeur de ses galeries, en petit groupe, et en compagnie d’un guide, ancien mineur, nous a permis de mieux la comprendre. On se croirait dans le roman de Zola. Tout y est: la poussière, la chaleur, les gueules noires, l’air vicié, la communauté des mineurs. Mais à Potosi, pas de charbon, on est au 21ème siècle. Les conditions de travail sont terribles. Outre l’argent, on trouve dans le Cerro Rico de l’étain, du cuivre, du zinc, du plomb. Les mineurs de Potosi, constitués en petits groupe - souvent en famille - exploitent les filons et organisent l’extraction eux-mêmes. Chaque groupe se partage, selon le poste de chacun, les revenus issus de la vente des minerais, reversant une taxe de 3% à l’Etat. Un mineur gagne en moyenne entre 600 et 1000 bolivianos (60 à 100 euros environ) par mois. Lorsque le cours du minerai est au plus bas - ce qui fut le cas de l’étain en 1985, passé de 8 à 2 US$ d’un coup - ses revenus chutent.

La visite débute au marché des mineurs où l’on est invité à acheter du matériel, qui leur sera offert au cours de la visite, comme de la dynamite. L’explosif est en vente libre exclusivement à Potosi. On y achète également les indispensables feuilles de coca. Mâchouillées et mélangées au bicarbonate de soude, elles forment une boule que les hommes stockent dans leur joue. La coca leur donne la force de travailler dans la mine, apaise la faim et la soif. Dans les galeries, on croise les mineurs en plein travail. La rencontre avec les visiteurs d’un jour est l’occasion d’une pause, on échange de la coca, on discute. Des adolescents de 14 ans poussent les wagons remplis de minerais. Officiellement, il est interdit aux moins de 18 ans de travailler dans la mine, mais comme personne ne vient contrôler... Le monde des mineurs a ses rites, ses traditions. Les hommes communiquent entre eux en Quechua. Là encore, beaucoup de superstition, avec le dieu de la mine le “tio” représenté par un diable à la virilité démesurée. On lui dépose des offrandes, feuilles de coca, cigarettes ou alcool. En échange, il prodiguera protection et chance au mineur. Et de la chance il leur en faudra beaucoup : leur espérance de vie dépasse rarement les 40 ans et la plupart mourront d’une affection pulmonaire en raison des particules qu’ils respirent dans les étroits boyaux de la mine. Celle-ci possède aussi ses légendes vivantes, comme celle de ce mineur qui découvrit un matin l’un des meilleurs filons, devenant ainsi du jour au lendemain l’un des hommes les plus riches de Bolivie et se rendant tous les matins à son travail en voiture de luxe. Comme toute légende, celle-ci reste invérifiable et constitue une partie du « rêve bolivien ».

Ce que l’on ne nous montre pas, mais que nous apprenons par la lecture des journaux, c’est que la violence du monde de la mine s’exerce aussi entre mineurs. Courant octobre 2006, dans la mine d’étain d’Huanuni, la plus importante d'Amérique du Sud, les mineurs réunis en coopératives ont attaqué leurs anciens collègues employés par la compagnie étatique, la Comibol. À coups de pelles et de pioches, les mineurs de la coopérative ont voulu prendre d’assaut les mines d’étain appartenant à l’Etat, faisant plus de 20 morts parmi les mineurs de la Comibol. Quelques jours auparavant, à Londres, le cours de l’étain avait atteint un haut niveau …

* L’ouvrage « Les veines ouvertes de l’Amérique latine » d’Eduardo Galeano décrit, parmi d’autres exemples d’exploitation des richesses du continent, le processus qui a conduit Potosi de la splendeur à la décadence en quelques siècles.

Auteur : vuedailleurs | Travels : 0 | infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur