
En 2004, Jean Christophe Lafaille se lance dans un énorme projet : faire l'ascension des 14 sommets les plus hauts du monde en solitaire, sans apport d'oxygène et en hiver. 14 montagnes de plus de 8000 mètres. 14 noms mythiques : Cho oyu - Shishapangma - Lothse - Gasherbrum 1 et Gasherbrum 2 - Manaslu - K2 - Annapurna - Dhaulagiri - Nanga Parbat - Broad Peak.
Jean Christophe Lafaille a débuté son aventure par le Shishapangma (8046m), plus haut sommet entièrement situé au Tibet ainsi que le plus proche 8000 de Katmandou.
Sa première ascension a été réalisée en 1964 par une expédition chinoise. Dès l’ouverture du Tibet aux étrangers en 1980, le Shishapangma a été gravi par de nombreuses expéditions.
La face Sud, très abrupte, et haute de 2300 mètres. C’est ce versant que Jean-Christophe empruntera. Place au récit d'une aventure extraordinaire...
Depuis des années, j’ai une idée assez simple en tête : gravir en solitaire une grande paroi himalayenne dans les conditions impitoyables de l’hiver Himalayen.
Dans la continuité de mon parcours dans les Alpes, dès ma rencontre avec les très hauts sommets himalayens, j’ai envisagé dès 1994 la possibilité de tenter un tel projet.
Dans ma démarche d'alpiniste, j'ai toujours eu une pensée centrale en tête : les choses paraissent toujours impossibles tant que l'on ne les a pas tenté.
L’idée est simple sur le papier mais bien difficile à réaliser dans la réalité. Malgré mon expérience aujourd’hui de la haute altitude, beaucoup d’incertitudes m’habitaient quand je suis monté dans l’avion le 8 novembre en direction de Kathmandu :
Serais-je capable de fournir un effort dans l’oxygène raréifié et glacial ? Serais-je capable de grimper suffisamment vite une grande face technique entre deux tempêtes de vent ? Le jet stream qui se positionne sur l’Himalaya à cette saison ne me laissera que peu de répit, Yan Giezendanner, mon routeur météorologique m'a bien prévenu…
Apres deux jours de préparatifs, puis de voiture depuis Kathmandu au Népal, je me retrouve à Nyalam (3800m) sur le bord du haut plateau tibétain.
Au delà de cette ascension hors norme, ce qui m’a énormement intéressé dans ce projet hivernal a été toute la préparation en amont.
Pendant presque deux ans, Katia a organisé le budget et toute la logistique complexe pour m’amener au mieux au pied de cette montagne en saison hivernale.
Nous avons travaillé avec nos partenaires techniques pour que j’ai du matériel spécifique notamment par rapport au froid.
J’ai fait une importante préparation physique durant tout l’hiver 2003/2004 puis une première expédition sur le versant tibétain du Makalu ( 8461m) en avril/mai.
Au retour de cette ascension éprouvante et extrêmement engagée, j’ai repris l’entrainement de manière intensive avec deux objectifs principaux pour la fin d’année : un long périple en vélo en autonomie avec Katia, Tom (notre enfant de trois ans) puis le Shishapangma en décembre.
Tout l’été nous arpentons en famille les grands cols alpins et nous accumulons des kilomètres et des kilomètres de dénivelation.
De plus, je travaille de manière spécifique avec un préparateur physique sur la diétètique, et sur de la musculation spécifique grâce aux appareils LPG.
L'idée était de modifier mon corps sur le plan physique pour être encore plus performant.
J'ai gagné environ deux kilos de masse musculaire notamment dans le bas du corps. Moi qui avait depuis des années un régime plutôt de grimpeur à base de protéine végétale, j'ai introduit durant l'année un pourcentage plus important de protéines animales avec notamment des salaisons bio (Montagne Noire).
Donc, cet été je n’ai fait que du vélo et encore du vélo ; je n’ai pas fait de montagne ce qui peut paraître paradoxal par rapport à un projet d’ascension comme le Shishapangma.
Mais en fait une fois sur place et après avoir digérer un double décalage horaire avec le voyage retour des USA et cinq jours après replonger dans l’avion pour le Népal, je me suis senti en excellente forme et mon envie de grimper est au zénith.
Cet endroit et cette paroi qui domine tout le paysage environnant m’attirent au plus haut point. Le camp de base est situé à proximité d’un lac entièrement gelé; c’est l’un des plus beau camp de base sur lesquel que j’ai eu la chance de vivre quelques semaines.
Avec Sera Sherpa mon cook et Kalsang, le kitchen boy tibétain nous sommes livrés à une immense solitude.
A cette saison il n’y a aucune autre expédition en ces hauts lieux. Seuls des restes de drapeaux à prières et de sommaires chortens en pierre nous rappelent que d’autres expéditions nous ont précedé.
Arrivé le 14 novembre au camp de base, je suis déja au pied de la face le 16 novembre.
J'installe mon sommaire camp de base avancé à même le glacier qui est couvert de rocaille à cette altitude ( 5700m). l'endroit est quelque peu austère et très venteux mais la vue sur la face est fantastique.
Tout de suite j'abandonne mon idée d'ouvrir une nouvelle voie car la paroi se revèle très sèche jusqu’ à 7000 mètres d altitude et le vent de nord ouest est omniprésent en haute altitude…
La magnifique voie britannique de 1982 s’impose naturellement à moi tant la ligne d'ascension est directe. Mais là encore les pentes de glace noire qui jalonnent toute la première moitié de la face me rebutent.
Je décide après une longue observation de tenter un cheminement nouveau en plein milieu de la face et surtout en plein milieu d'une zone de seracs pour essayer de trouver quelques plaques de neige
Au dela des conditions ardues de la muraille, il est très difficile de s’acclimater sur cette face sud ouest et de plus je dois impérativement redescendre toujours en solo par le même itinéraire…
Je commence donc à m'acclimater directement dans ma nouvelle voie.
Premier problème, j'ai beaucoup de mal à trouver un passage correct dans la rimaye tant elle est ouverte. Je me decide pour un passage et après dix mètres de traversée je tombe à travers le pont de neige. Heureusement que je m'étais assuré… je laisse une corde dyneema en place par sécurite.


La première partie d'ascension me déplait fortement car je chemine entre deux grands murs de séracs menaçants… Après un court passage de rochers brisés je remonte un mur de glace quasi vertical qui me permets d'entamer une grande traversée sur la gauche sous un serac à l'allure peu recommandable.
Je m'acclimate bon an mal an jusqu’à atteindre l’altitude de 7000 metres le 28 novembre.
Mon acclimatation est uniquement perturbée par les journées fréquentes de grands vents en haute altitude ( entre 150/ 180 kms/h) et la difficulté de l'itinéraire; surtout à la descente en solo intégral l’alternance de raideur de pente, de changement très brusque de qualité de glace sont très délicates à négocier.
Je me sens par contre très bien physiquement et mentalement. De retour au camp de base , j’attends maintenant le premier décembre pour grimper dans les dates officielles de l’hiver himalayen.
Le vent infernal sur les pentes du Shishapangma use mes nerfs pendant une semaine. Je fais juste un aller retour à mon camp avancé pour me dégourdir les jambes mais surtout pour plier tout mon materiel, ma tente est sous un amoncellement de rochers tant il y a un vent violent. Sur le chemin du retour, je cours presque poussé dans le dos par des rafales impressionnantes. Au camp de base nous renforcons encore nos murs de pierres et nos cordes de fixation tant nos tentes sont chahutées par les rafales de vent.
Le 7 decembre, enfin, je remonte en direction du camp de base avancé, il fait beau mais le vent fait un bruit impressionnant sur l'arête sommitale. J’entends toute la nuit comme un bruit de réacteur d'avion de ligne. Même 2500 mêtres plus bas, enfermé dans ma petite tente, c'est très impressionnant. Normalement le vent devrait baisser dans quelques jours…



Le 8 décembre je reste en stand by à mon camp car le vent reste trop fort pour grimper. Yan doute un peu. Le créneau qui se dessine pour tenter le sommet peut être le 11 est très court.
Serais je capable de faire l'aller / retour au sommet dans un créneau d'une douzaine d'heures ? Je dois essayer.
Le 9, je démarre prudemment dans l'obscurité totale et sur un glacier tout noir. Même si la pente est moyenne, je dois être vigilant à chaque pas; le sac me pèse déja sur les épaules. A la rimaye le jour se lève peu à peu, le froid est glacial.
Les murs de glace en suspension au dessus de ma tête ne m’invitent pas à la contemplation, dommage car le lever de soleil sur les montagnes qui forment l'arête frontière avec le Népal, est fantastique.
Je retrouve ma corde laissé en place pour la grande traversée sur la tour de glace. Les conditions de la paroi ont encore changé depuis mon précédent passage, il y a de plus en plus de glace noire dans laquelle il est épuisant d'ancrer les pointes de mes piolets et de mes crampons.
Les crevasses sont de plus en plus présentes et je dois redoubler de concentration.
Je dépose vers 6900 mêtres d’altitude un pieu à neige avec huit broches à glace que je pourrais utiliser pour descendre en rappels.
Le vent est toujours présent(80 kms/h)mais le soleil me réchauffe un peu alors que je rejoins la rimaye qui marque l'altitude de 7000 mêtres et ma jonction de la voie britannique.
Cette voie magnifique a été gravi par Doug Scott, Alex Mac Intyre et Roger Baxter Jones, en mai 82 en style alpin ; c'était la première de la face sud ouest et une grande étape dans l’histoire de l’himalayisme moderne.
Sous mes yeux s’étalent maintenant une quirielle de sommets très enneigés, ceux du langtang. Je vois meme le Manaslu (8163m) que j’ai gravi en solitaire en mai 2000.
A même la rimaye je creuse péniblement une petite plateforme pendant une heure et demi.
L'espace autour de moi surtout vers l’ouest est grandiose.
Au dessus de moi la paroi est de plus en plus raide.
Je me glisse rapidement sous ma bulle de nylon pour me proteger du vent et du froid. A 18h, il fait nuit alors que je termine mon frugal diner et le froid s'accentue brutalement.
Le contact téléphonique par satellite avec Katia est presque exclusivement consacré au prévisions de Yan. Le 11 décembre semble être la meilleure journée pour tenter le sommet, il ne devrait y avoir « que » 60 km/h de vent au sommet.
Le 10 au matin, j’attends patiemment dans ma tente couverte de givre l’arrivée du soleil. Mon programme d’aujourd’hui est assez simple en théorie, je monte repérer la zone de mixte qui me domine car c’est le point clef technique de la face et je sais que demain je devrais partir vers 4h00 du matin pour avoir le temps de faire l’aller/retour le long des 1000 derniers mètres de la paroi.
Je range rapidement ma corde de 7mm et je m'équipe du peu de matériel technique que je possède : 1 pieu à neige, 3 pitons rocher, 3 broches a glace. Assuré sur l’amarrage de ma tente, je franchi difficilement la rimaye qui me domine puis j’entre dans une pente de neige soutenue.


Celle-ci devient rapidement un étroit couloir entre deux éperons de rochers. Je bataille prudemment dans une zone de mixte ou une neige en gros cristaux recouvre une bande de rocher. Enfin j’arrive sur un éperon assez exigu ou je retrouve la trace d’emplacements de bivouac laissés par une cordée tchèque en octobre.
Le couloir caractéristique du « haricot » est en contre bas de 50/60 mètres sur ma gauche.
L’ambiance est assez fantastique malgré la présence de rafales de vent pénibles. Je glisse rapidement le long des 80 mètres de ma corde puis je redescends concentré vers mon bivouac.
Je savoure sous ma tente quelques litres de thé et de boissons énergétiques. J'ai du mal a me relâcher tant la tension qui m’habite est grande. Je suis a la veille de réaliser un rêve vieux de presque dix ans et je doute encore de pouvoir le réussir. Le doute est aussi palpable dans la voix de Katia même si le créneau de moins de vent semble se confirmer pour demain.
La nuit est à nouveau glaciale sous ma tente. Vers 2h30 du matin, je m’extirpe de ma gangue de givre pour commencer à me préparer et vaguement manger et boire. Tout autour de moi n’est que froid et obscurité. Il fait nuit noire. Seule une lueur traverse des nuages bas à peut être 60/80 kilomètres ; je réalise soudain que c’est Kathmandu ! Cette vision est quelque peu surréaliste alors que je suis noyé dans un océan de montagnes vierges de vie humaine.
4h30, je démarre péniblement tant le froid paralyse ma carcasse. Vers 6h00 j'ai rejoins le bout de ma corde et je suis entre chien et loup à cheval à nouveau sur le petit éperon. Je fais basculer ma corde de l’autre côté de l’arête et je glisse le long de celle-ci jusqu’à poser mes pieds dans le couloir .
J'ai les pieds gelés malgré mes batteries chauffantes à l’intérieur de mes chaussures.
J’accélère un peu la cadence pour essayer de me réchauffer. L’ambiance dans le couloir devient quelque peu irréelle au fur et à mesure que je m’élève. Le couloir est encadré par deux immenses éperons de rochers et tout là haut droit, au dessus de ma tête, le sommet.
Malgré mon rythme soutenu je n’arrive pas à me réchauffer.
J’ai jamais eu aussi froid de ma vie.
Des pieds le froid me pénétre maintenant tout le corps. Heureusement que j’ai le visage couvert de protection car je dois à chaque pause ouvrir ma cagoule grand froid pour essayer de capter un peu d’oxygène.
Enfin le soleil pénétre dans le couloir! Je m’offre une pause plus longue sur le bord gauche du couloir pour essayer de me réchauffer un peu et de me réhydrater. Je dois être maintenant vers 7700 mètres d’altitude.
Le couloir devient rapidement plus étroit pendant 200 mètres, avant de déboucher presque soudainement sur une pente évasée et moins raide.
Devant moi l’arête sommitale se dessine dans un ciel aussi bleu qu'insondable.
Après avoir contourné un mur rocheux je rejoins cette arête exigue. Malgré le vent incessant, le froid et l’étroitesse de l’arête, à chaque pause je savoure l’immensité qui s’étale maintenant sous mes yeux : Les montagnes enneigées du Népal sur ma gauche et les immensités désertiques des plateaux tibétains sur ma droite.


11h30 (heure népalaise), une rafale glaciale m’accueille au sommet du Shishapangma (8036m).
Malgré le bonheur immense qui m’habite en cet instant, je reste concentré sur le froid qui m’envahit et sur la descente qui m’attends.
Apres dix minutes je replonge dans la face sud.
Concentré malgré la fatigue, je redescends prudemment dans le couloir. L’ambiance est fantastique avec sous mes pieds les lignes de fuites de la paroi qui descendent d’un jet jusqu'au lacs gelés qui bordent le camp de base avance et le camp de base.
Quatre heures plus tard, je m’écroule dans ma tente restée à 7000 mètres. J’essaye rapidement de me faire sécher les vêtements humides et de me réchauffer les pieds avant l’arrivée du froid nocturne. Malgré la fatigue, le froid sibérien, les rafales de vent m’empêchent de dormir. C’est ma troisième nuit blanche à 7000 mètres…
Le matin du 12 décembre, le mauvais temps est sur moi. Toutes les montagnes sont prises dans de lourds nuages noirs. Il neige par intermittence et surtout un vent violent et glacial balaye la face.
Très fatigué, je dois me concentrer au maximum pour descendre les milles mètres qui plongent vertigineusement vers le glacier. J’alterne les rappels avec de la désescalade en solo intégral.
Vers 6600 mètres d’altitude, je bloque accidentellement ma corde de 7mm (ice twin de Béal) . Elle restera dans la paroi.
Enfin je retrouve le plat et la sécurité du glacier. Mon projet se termine comme il avait commencé dans une solitude infinie…
Mon rêve était de me prouver que j'étais capable de grimper seul, sans aucun soutien, sans oxygène artificiel une grande paroi himalayenne en conditions hivernales. J'ai réalisé ce vieux rêve aujourd'hui.
Cette ascension du Shishapangma m'a appris encore beaucoup de choses et je vous donne rendez vous l'hiver prochain pour un nouveau voyage "dans l'oxygène rare" et le froid de l'hiver himalayen.
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