06h00
Gare de Seya (près de Yokohama)
A l'instant précis où les haut-parleurs ont annoncé en grésillant l'arrivée du train de la Sotetsusen à destination de Tôkyô, la foule déjà pressée le long du quai s'est alignée nerveusement devant la ligne jaune réglementaire tracée au sol et, sitôt les portes ouvertes, tout le monde s'est précipité à l'intérieur des rames, repoussant sans ménagement au milieu des allées les passagers déjà présents, investissant le moindre recoin disponible. Les derniers à se faire une place d'un coup de rein énergique, aidés à l'occasion par le personnel de la gare, avant que les portes ne se soient refermées se sont retrouvés le nez collé contre la vitre jusqu'à la station suivante, écrasés peut-être, mais heureux d'avoir eu leur train.
En temps normal, à cette heure-ci, je devrais me trouver quelque part au milieu de cette foule, probablement coincé entre cinq lycéens en uniforme, deux salarymen lecteurs de mangas et une grand-mère qui joue des coudes mais ce matin, pour une fois, j'assiste tranquillement au spectacle depuis l'autre quai - direction le sud de l'île d'Honshû et les Minamialps. Vu ma connaissance profonde du japonais, Kakuko a recopié hier sur un morceau de papier que je tiens maintenant sagement dans la main le nom et les horaires de tous les trains à emprunter jusqu'à Shizuoka et au retour la semaine prochaine. Pour plus de sûreté, je demande encore à quatre ou cinq personnes différentes de me confirmer que je suis sur le bon quai, et quand mon train arrive finalement, j'ai le droit à un petit signe de la main général, comme un enfant qui partirait en colonie pour la première fois...

Trois heures plus tard, loin de Tôkyô, un vieux bus poussiéreux au trois-quart vide attaque les premiers lacets qui m'emmènent au barrage Hatanagi Daiichi et le bout de papier a rejoint la poche zippée de mon pantalon.
Pour la première fois depuis un mois, la végétation a remplacé l'enchevêtrement habituel des autoroutes, des trains et des immeubles de la mégapole. En l'espace de quelques kilomètres les pentes entre lesquelles se faufilait la petite route sinueuse se sont recouvertes d'une multitude de petits champs de thé où les buissons au feuillage vert bronze, taillés avec soin, sont alignés les uns derrière les autres comme de longues chenilles. Lorsque le bus fait demi-tour devant des travaux qui bloquent la route plusieurs kilomètres en aval du barrage, je suis seul à descendre et une épaisse forêt coupée par une gorge encaissée a remplacé les champs de thé. Le chauffeur me montre du doigt la route parsemée de tunnels qui file à flanc de falaise puis le bus redémarre et le ronflement sourd du frein-moteur s'estompe peu à peu dans la vallée pour laisser enfin place au silence.
Ici commence le mine-iri.
Au Japon le mine-iri (entrée en montagne) désigne traditionnellement une retraite ascétique, ponctuée de visites à des temples précis, pratiquée par les adeptes du Shugendô, un syncrétisme local des religions bouddhiste et shinto. Mon entrée aujourd'hui est peut-être moins spirituelle que la leur mais le but n'en est pas si éloigné : retrouver le calme et l'apaisement des montagnes après un mois passé dans le centre de Tôkyô. Et même si les Minami Alps (alpes du sud) ne sont situées qu'à quelques heures de train de la capitale japonaise elles demeurent pourtant encore étonnamment sauvages, et peut-être même les plus isolées de l'île.
Peu après que le bus ait disparu, une petite camionnette arrive en zigzagant et s'arrête après quelques hésitations devant mon pouce dressé. La portière s'ouvre sur un vieux japonais en tenue de randonnée, casquette posée de travers sur le crâne. Après m'être incliné très poliment et prononcé la formule de remerciement apprise par cœur je sors la carte de mon sac et la déplie sur le capot de la voiture pour lui montrer un refuge de la vallée entouré au stylo. L'homme tire la carte à lui sans dire un mot, l'observe pendant une longue minute, son index remontant lentement le long de la rivière avant de s'arrêter sur le même refuge, puis il relève la tête en souriant : il pose l'index sur son nez (moi), fait mine de conduire en saisissant un volant imaginaire (je vais), et montre à nouveau le refuge (là-bas) soit, en japonais, et d'une seule traite : watashi wa koko ni ikimasu desu. Pendant le trajet, il m'explique en vrac qu'il est gardien de refuge, qu'il y montera demain en hélicoptère (l'index de sa main gauche dessine plusieurs cercles), qu'il ne croise pas souvent de gaijins (étrangers) dans le coin et la camionnette se rapproche chaque fois du parapet quand il lâche le volant pour mimer un mot trop difficile.
Au barrage Hatanagi-Daiichi une ficelle toronnée recouverte de scotchs de couleur, reliée d'un côté de la route à un poteau, pendant de l'autre de la fenêtre d'une vieille cahute en bois, barre le chemin. Sur un panneau rouillé planté de travers, un ours dessiné toutes griffes dehors ordonne lui-aussi de s'arrêter. Au bruit du moteur une tête apparaît dans l'embrasure de la fenêtre, ridée, mal rasée, mal réveillée, mais souriante. Visiblement les deux hommes se connaissent, ils échangent quelques mots, le gardien me montre en rigolant, l'autre rigole à son tour et la ficelle glisse au sol. La route se transforme en piste grossière et remonte encore le long de la rivière sur une vingtaine de kilomètres. Lorsque arrivent enfin les premiers lacets et que la piste commence à s'élever, les collines s'ouvrent sur des sommets plus lointains, des pointes rocheuses, d'un gris poussiéreux, qui apparaissent par intermittence puis occupent définitivement le second plan du paysage. Tout à gauche un sommet s'avance, plus élevé, plus proche que les autres : l'Akaishi-Dake, premier sommet coché sur la carte. La camionnette s'arrête au pied d'un sentier qui disparaît dans la forêt : les kanjis affichés sont bien ceux de l'Akaishi-dake. Le gardien fait signe de passer par-dessus la montagne et son index se pose à nouveau sur son nez : son refuge à lui est de l'autre côté. Je m'incline à nouveau, aussi bas que le permet mon sac pour le remercier, mais l'équilibre de sa casquette est en jeu, et lui préfère me tendre la main à l'européenne.
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