Jeudi 12 décembre 2002 :
Me voilà enfin dans cette ville qui depuis des années me fait rêver. Je ne sais pas trop pourquoi. Son nom je pense. Phnom Penh.
J’ai quitté hier à l’aube Siam Reap et ses ruines et suis arrivé tard le soir dans la capitale. Dans l’obscurité, je n’ai rien vu. Que des éclairs de lumière, du bruit et des odeurs. Je me suis laissé flotter à l’arrière d’une mobylette conduite par un fou visiblement pressé d’en finir avec nos vies. Saoulé par ma longue journée et son soleil, je ne me souviens plus comment on est arrivé ici, dans cette GuestHouse, la « Number Nine ». Je me suis endormi comme un bébé et j’ai rêvé d’Angkor.
J’ai la chambre L1, vaste, grand lit, vue imprenable sur le lac, 5000 Riels, soit 1,25$.
La GuestHouse #9 est située sur la bordure nord de la ville, au bord d’un petit lac. Une terrasse sur pilotis se jette dans l’eau et s’avère être un endroit parfait pour prendre mon petit café du matin. Comme partout dans cette région du monde, l’endroit grouille de routards de toutes nationalités. Comme toujours, j’écoute vaguement les différentes conversations autour de moi. Je m’amuse secrètement des différents clichés que chacun trimbale, moi aussi, probablement. Il y a les routards qui ont été partout, qui savent tout de tout et qui aiment que ça se sache. Puis les inexpérimentés qui passent leurs journées à poser des questions sur tout, un guide dans une main et un bic dans l’autre. Il y a les américains qui sont là pour la fête, les allemands, toujours un peu blasés, les français qui ne parlent que français, les scandinaves en groupes, les australiens sympas, les anglais un peu réacs, les vieux hippies qui ne sont pas rentrés en Europe depuis 1968, et puis tous les autres…
Mais je suis là pour le Cambodge, et aujourd’hui pour Phnom Penh, je sors donc faire un premier tour de reconnaissance. À la sortie de l’hôtel une dizaine de mobylette-drivers me sautent dessus pour m’offrir leur service. Je décide arbitrairement Aaran, un jeune de 19 ans qui m’a l’air sympathique. Tout en roulant vers le centre, on négocie le prix de la course et nous mettons d’accord sur un principe. Tout au long de mon séjour en ville, il sera mon chauffeur attitré, je ne ferai jamais appel à quelqu’un d’autre. Nous nous mettons d’accord sur le prix de 1000 Riels par course, soit 0,25$. Il me dépose en plein centre. Je me balade un peu, mais rentre assez rapidement, à pieds, assommé par ce soleil de plomb. La ville est un vrai chao. J’approfondirai mon exploration quand je me sentirai mieux. Je mange un bol de riz sur le chemin retour et retrouve Aaran à la #9. Il me propose de me conduire à l’extérieur de la ville pour voir un Killing Field. Nous voilà donc partis dans la campagne. C’est donc ici que des milliers de personnes furent exécutées. Il n’y a pas grand-chose à voir, quelques trous et une montagne de crânes. L’endroit est malsain, nous n’y restons pas longtemps, je lui demande de me ramener en ville et de me conduire à Tuol Sleng, l’ancienne prison, aujourd’hui musée.
La prison S-21 comme elle se faisait appeler, une ancienne école convertie en camps de torture sous le règne des Khmers Rouges. Ce lieu est douloureux à visiter. L’extrême violence qui s’en dégage me pousse à bout, je prends tout le passé du Cambodge dans la gueule, et les visages que je croise aux murs me racontent leur histoire.

QUELLE EST TON HISTOIRE?
Je me sens mal. Je rentre au lac vers 17h. À mon retour, Aaran m’accueille avec un grand sourire et un petit cadeau, un sachet rempli d’herbe, voilà qui me ferra le plus grand bien. Je décide de manger à l’hôtel en compagnie de quelques gars intéressants. Nick, Richard, Dan, Roger…
Tout le monde ici va ou vient du Viet Nam. C’est donc le sujet de conversation principal. Pour notre part, nous parlons du Cambodge, de ce peuple, de sa politique, du traumatisme national, de ce gâchis…
Le ventre rempli de curry et les poumons de fumées, je vais me coucher, pensif.
Vendredi 13 décembre 2002 :
Je me lève assez tard aujourd’hui. En buvant un café, je discute avec un anglais, Chris. Il trouve le Cambodge salle, les gens bizarres, bref, les plages de Thaïlande lui manque. Mais il est excité par une chose, le Shooting Range. Un endroit où l’on peut, parait-il s’amuser à tirer avec de vraies armes à feu. Il ne veut pas y aller seul et insiste pour que je l’accompagne. Poussé par ma curiosité et la perspective de quelques photos, nous voilà partis en mobylette.Vingt minutes plus tard, nous arrivons dans un camp militaire. Il y a une petite buvette, et l’on nous présente le menu.
Pistolets, AK-47, M-16 et même grenades, il y en a pour tous les goûts. Je me contente d’un Coca bien frais avec Aaran pendant que Chris réalise son fantasme en tirant 30 balles à la Kalachnikov. Un peu plus loin, deux américains s’amusent à faire petter des grenades. Vraiment je ne comprends pas cette fascination. Je la trouve d’autant plus malsaine dans un pays qui a souffert de ses armes pendant des années. Ces touristes se marrent sans réaliser l’obscénité de leur acte. C’est à gerber.
Je retourne seul en ville pour me balader. Je marche des heures, d’un marché à un autre, de rues en rues, toutes bondées.

DANS LES RUES DE PHNOM PENH.
C’est vraiment une ville spéciale. Je ne sais jamais vraiment où je suis exactement, impossible de me repérer sur la carte, je suis toujours perdu et ça m’est égal, vu que je ne vais pas à un endroit en particulier. Je me fais raser chez un coiffeur, ce qui provoque rapidement un petit attroupement devant sa vitrine. Plus tard, un homme me fait signe de venir à lui, il ouvre une porte et m’invite à rentrer.J’aperçois alors, dans la cage d’escalier, une vingtaine de petites filles assises sur les marches. Un frisson me traverse le dos, je pars vite sans saluer l’homme et me fait ramener par une moto, il est17h. Cette dernière vision me perturbe, alors, sur la terrasse, avec un bon milk-shake à la banane, je mets un peu la musique avec quelques CD’S emportés avec moi pour me changer les idées. C’est un vrai plaisir de voir des gens du monde entier apprécier ce que je mets et bouger la tête sur, par exemple, La Rue Ketanou.
Je vais ensuite en rue pour manger un petit bout et reviens pour savourer une bière locale, la Anchor, avec Nick et Richard. Nous décidons, vers 22h30, d’aller en ville jeter un coup d’œil dans un bar réputé, Heart of Darkness. Et nous voilà partis, toujours à mobylette. Le trajet est magnifique, la ville s’est vidée, le calme est impressionnant. Nous tournons autour du gigantesque «New Market» qui, avec la lune au-dessus de lui, offre un tableau incroyable, impressionnant et beau, le temps s’arrête dans ma tête pendant quelques secondes, mes pensées comme en suspens avant un choc, comme un calme avant une tempête. Nous arrivons au cœur des ténèbres quelques rues plus tard.
Le bar en question est plein à craquer, nous commandons des bières. Très vite le malaise s’installe en moi. La moitié des clients sont des touristes, l’autre des femmes. Le problème est que toutes ne sont pas encore vraiment femmes, trop jeunes, beaucoup trop jeunes. Certaines n’ont pas plus de quinze ans, je suis certain d’en avoir vu de plus jeunes. Je reste muet dans un coin, troublé, que suis-je venu faire là? J’observe. Mais quand une gamine vient se coller à moi, par derrière, en me caressant le dos, je sursaute et tous les poils de mon corps se dressent. Je m’excuse auprès d’elle et fuis ce lieux de misère. Au cours de mes voyages, j’ai souvent croisé la prostitution, c’est inévitable, mais là s’en est trop. Sur la moto qui me ramène au lac, je pleure. Dans les toilettes communes de la guesthouse, je vomis tout ce que j’ai en moi. De retour dans ma chambre, j’entends dans le couloir quelqu’un rentrer accompagné d’une jeune fille, impossible de dormir ce soir. Je repense à un début de texte que j’avais écrit dans un autre lieu,
J’ vous ai vues dans les bars - Filles de Bocca-Chica -
Je suis venu m’asseoir - Mais votre age me choqua -
Se lâcher pourquoi pas - Merengue, Bachata
Ti-Sucky Five Dollars - Je passe mon tour ce soir –
Il faut le boire pour le voir - Quand le soleil revient -
Un horizon blafard - Je ne crois plus en rien
J’imagine une suite,
Même soleil, même lézard - Petites filles de Phnom Penh -
Ce sont mes idées noires - Même plus place pour la peine -
Sihanouk et la Reine – Recrachez votre caviar
Et vous M. Hun Sen - Il serait temps d’être bavard -
Il faut le soir pour le voir - C’est au cœur des ténèbres –
Et avec ses dollars - Que le mal vous pénètre
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