J’ai froid. Le froid a envahi mon corps à la manière d’un chat cherchant à s’installer sur les genoux de son maître, l’air de ne pas y toucher. Une patte à peine posée sur le bord du terrain à conquérir, l’autre en suspens ; un temps d’arrêt, regard coulé par dessous les paupières à demi closes, guettant d’éventuels remous. Dans quelques secondes si tout va bien, deuxième appui léger, ultra léger…A son image, un chaton de givre minuscule s’est épanoui sur la paroi du capillaire le plus anonyme de mon organisme. Un second l’a suivi, puis un troisième, chaîne d’étoiles sans fin se faufilant le long de chaque vaisseau sanguin. Ces infimes glaçons ont si bien entrepris leur colonisation que, à aucun moment, je n’ai senti ma circulation vitale s’affaiblir.
Ce n’est que plus tard, lorsque j’ai éprouvé avec constance une sensation de froid, que des viscères mineures, puis les reins, puis le foie, ont cessé d’émettre des signaux de leur activité. Ils se sont tus l'un après l'autre, tandis que l’ultime molécule de la dernière cellule libre est en train de se métamorphoser en un cristal translucide. Si le voyage du sang à travers le labyrinthe de mon corps n’est pas irrémédiablement figé, c’est que mon cœur s'entête à se battre, faible et obstiné comme le cœur de l’ours au coeur de son hibernation. En dépit d'une telle opiniâtreté, je ne donne pas cher de mon avenir si ce gel léthargique persiste dans son saisissement implacable et mortel.
Au secours ! A l'aide ! Quelqu’un, vite, pour me réchauffer...
Je me réveille en sursaut, le souffle court. Plusieurs secondes sont nécessaires avant que ma respiration ne commence à s'apaiser. A tâtons, mes doigts partent à la recherche de la torche que j'ai placée à la tête du duvet avant de m'endormir. Ils n’y rencontrent que la rugosité glaciale d'un pan de mur, qui me rappelle aussitôt où j'ai installé le bivouac hier au soir. Émergeant péniblement des relents du sommeil, mon esprit reconstitue peu à peu la disposition des ruines de l'abbaye, dont je perçois la présence monolithique autour de moi. Sa position extrême, ainsi que sa prospérité, on fait de cet édifice monumental la proie des incendies et des tempêtes, des embruns et des pillages. Et l’idée m’effleure que je dois peut-être ma nuit agitée à l’ambiance dévastée qui règne en maîtresse dans ce lieu.
J’ai fini par mettre la main sur ma lampe, et braque le faisceau sur ma montre-bracelet : il n’est que cinq heures, à peine cinq heures… Toujours sous le coup de l’émotion, je me lève d'un bond, m'habille d'une traite, aiguillonnée par la température en dessous de zéro autant que par le besoin de me secouer de ce rêve absurde.
Dehors, il fait encore noir, mais le froid violace le ciel de stries larges et denses ; l'air, affûté au rasoir, entaille la peau et les muqueuses. L’unique paire de gants que j'ai emportée par précaution n'empêche pas mes doigts d'être gourds. Cela est bien, la douleur ranime fort convenablement la sensation d'être en vie. Au coin de mes yeux divaguent quelques larmes, qui en atténuent la morsure. C'est une heure heureuse pour un départ, comme est heureuse une heure de naissance. A quelques pas de là, attaché à un morceau de fer oublié dans un mur de l'abbaye, un cheval attend sagement, sans broncher. Pour lui non plus il ne s'agit pas d'un jour ordinaire, il sait.
Son sixième sens ne s'est pas évanoui au fond d’une écurie douillette, où derrière la douce habitude du confort se dissimule la douceur habile de la mort.
Même par cette saison de glace, je parviens à capter quelques particules odorantes de son pelage épaissi par l'hiver. Une vapeur blanche fuse de nos narines, et mes exhalaisons ne peuvent rivaliser avec les siennes, moins courtes et moins saccadées que les miennes.
A mes pieds, la totalité du matériel entassé. Aussi restreint qu'il puisse paraître, je l'ai soigneusement pensé, pesé ; puis élagué en dépit de l’hiver qui s'annonce rigoureux, j'ai fait le choix de la légèreté.
J'attrape ma selle, un modèle spécial qu'un artisan est parvenu à mettre au point, à la demande grandissante de vagabonds de mon acabit. Elle présente cette particularité de permettre à la fois la monte, et la charge, grâce à quelques boucles judicieusement placées et à ses sacoches escamotables. Je l'ajuste sur la couverture qui protège le dos pommelé de gris. L'épine dorsale du lusitanien est parcourue de frissons, et je prends soin de dégager suffisamment la pierre d'angle que constitue son garrot. Mes mains gelées de maladresse m'obligent à m'y reprendre plusieurs fois pour bloquer l'ardillon dans sa boucle, puis à sangler en douceur. Pour ce qui est de mon duvet, déjà roulé-serré, il ne me reste qu'à le fixer solidement à l'arrière de la selle. Ainsi harnachés, nous avons tout de Tintin au Far West, mais il me plaît que l’illusion rejoigne la réalité, parce qu'à l'ouest je ne peux y être davantage qu'en cet instant.
Néanmoins il est temps de se mettre en route car, mue par les préparatifs, j'ai oublié le froid. Et puis je commencerai à pied. Mon âme de cavalier s'accommode aisément de la marche : un pas après un pas enclenche les engrenages de l'imagination, et pendant que mes pieds traînent sur le sol, mes pensées sans peine caracolent.
Le chemin côtier est dégagé, facile à longer pour qui ne voit guère à trois mètres devant. Méphisto me suit tranquille, encolure basse, le nez butant parfois contre mon dos. Sa présence me réconforte, nous sommes de vieilles connaissances. Je progresse en aveugle tandis que mon oreille prend sa revanche et redouble d'acuité : crépitement cristallin du givre sous nos pieds ; de temps à autre, cliquetis du mors ; soudain je tressaille, lorsqu'un brusque remue-ménage sur la gauche me dénonce une panique animale.
Côté marin, le ressac m'accompagne de son souffle profond et régulier, troublé, tous les vingt pas, d'un éclatement de vagues sur la falaise en contrebas, d'où monte un grondement à peine assourdi par la distance.
Pas un craillement de mouette. Pas un miaulement de goéland. Aucun bruit d'être humain agité par la brise. Lentement, infiniment, l'aube se délivre du ventre obscur de la nuit ; et moi, simplissime luciole au creux de l'univers, je voyage dans la musique du silence.
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