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Une beauté triste

01/07/2005 - Lu 12393 fois
Carnets d’un voyage au Cambodge par Marine Galmet.
Ce carnet, avec sa 10ième place, a été primé au concours de carnets de voyage 2004 organisé par I-Voyages

 

Carte du Cambodge8 décembre

Dans le bus, on distribue les journaux gratuits. L’intox entre dans les têtes dès le réveil. J’apprends dans Metro que le “plan Borloo” a été voté. Mais, pour une fois, je ne me mets pas en colère : nous sommes plus malins que cette propagande, demain nous fuyons au Cambodge.

ANPE, 8h31, la cohorte est déjà là. Les urbains sont aspirés par la machine à presser les hommes. Moi aussi, je viens faire mon devoir de chômeuse, avant de me libérer pour un mois et demi. Voyager n’est pas formellement interdit pour l’instant, on peut encore aller chercher la preuve qu’un autre monde existe, un monde relié à la terre, un monde matériel où la vie n’est pas suspendue au bon vouloir d’un ordinateur. Grâce aux amis qui nous aident à tromper leur surveillance, nous sommes plus forts que les vigiles qui fliquent notre misère. Nous allons passer la frontière. Chaque année on s’enfuit, et quand on raconte aux amis, au retour, ils restent incrédules, collés à la misère, à la hantise d’avoir froid et faim, à la peur de mourir, en somme, dans un monde où pourtant toute idée de la mort s’est évanouie dans l’immortalité publicitaire, où les pauvres sont des cyclopes sans conscience dont l’œil est relié directement à un écran de télévision.

Je regarde le spectacle de l’ANPE sans y croire. Le mythe du chômeur retournant au travail, cherchant du travail, begging for work, ne tient plus. Ici, sous les néons, toujours des gens usés, une majorité de Noirs et d’Arabes, les enfants du rêve de cocagne de leurs pères, déchets digérés par la corne d’abondance, échoués dans la poubelle de la France, l’ANPE. Enfants déchus du paradis de la consommation à qui même Cofinoga refuse un crédit de mille balles pour acheter une Xbox. Je sais que cette image des hommes n’est pas réelle. Le vrai monde est fait de chair et de lumière, avec des gens mortels et vivants. J’y pars demain.

 

16 décembre

 

Koh Kong, ville frontière.

En fin d’après-midi, on se promène le long du bras de mer, vers le sud. Sur le chemin : des petites maisons, des enfants qui courent, quelques adultes assis et des chiens allongés, comme raides morts, terrassés par la chaleur. Au-dessus de la route, un panneau indique : “Industry énergie”. Tout de suite après : un grand bâtiment désert avec une cheminée d’usine, à l’abandon. Fenêtres brisées, herbes hautes, machins qui traînent un peu partout.

Cinq cents mètres plus loin, un homme en marcel est assis sur une souche. Près de lui, un enfant silencieux. L’homme nous appelle en français. Il veut causer. Mais il n’a rien à dire. On lui demande s’il a travaillé ici. « Je suis le directeur adjoint de cette industrie », il répond. Un homme pieds nus en plein après-midi près d’un bâtiment en ruines : le directeur.

En continuant, le chemin finit par déboucher sur un petit village. Les femmes portent des foulards. Les maisons sont construites sur pilotis au-dessus d’un marécage cloaqueux, puant, rempli de déchets et de sacs en plastique. La surface de l’eau fait des bulles malsaines. Sur notre passage, tout le monde sourit. Les enfants disent hello. Le chemin est un empilement de strates de poubelles sédimentées. Sur le bas-côté, près d’un puits, un gamin nu, accroupi sur un monticule de déchets, attend que son père lui verse de l’eau sur la tête. La toilette se fait dans la décharge. Le père déverse l’eau, l’enfant fait la grimace.

 

17 décembre

En face du marché de Sianouhkville, des “enfants des rues” sniffent de la colle dans des sacs en plastique. Ils s’approchent à quatre pattes du restaurant où on est assis, pour ne pas être vus des serveurs. Ils nous demandent de l’argent. Face à la souffrance, je suis démunie, je ne connais rien de cette vie. Le petit n’a pas quatre ans. Je jette un regard sur le restaurant, personne ne nous prête attention. Je me penche et vide la coupelle de cacahouètes dans les mains du petit. J’ai honte, comme si je venais de voler la nourriture pour remplir mon estomac vide. Ils me disent merci et s’enfuient.

...

Plus tard. Un homme hagard porte un infirme sur son dos, dans son sillage, une femme. Ils traversent la route encombrée de motos. Ils s’approchent de nous, ils mendient. La femme se tourne vers moi, son regard est fou. De faim ? De drogue ? D’avoir vu l’impossible ? L’infirme est mourant, ses moignons d’une maigreur à peine croyable tremblent, ses yeux sont aveugles.

Ils mendient. Et je ne parviens pas à leur donner quoi que ce soit. Interdite, le souffle coupé, je ressens la violence de leur existence comme une agression à mon endroit. Plus tard, on m’expliquera que les mendiant nous offrent une possibilité de nous purifier par le don, en nous aidant à nous détacher des biens matériels.

 

18 décembre

Dans un bar à touristes, un barang nous tient la jambe toute la soirée. Il ne tarit pas sur son “histoire d’amour” avec la Thaïlande. Histoire d’amour qui consiste à lever des putes, à leur faire des gosses, puis à participer à des sales plans de passborder à l’aéroport de Bangkok pour subvenir à leurs besoins, risquant trois ans de prison.

Il parlera toute la nuit si on ne l’arrête pas : sa taxi-girl de Sianouhkville l’a menacé de lancer un contrat sur sa tête s’il ne la paye pas. Elle l’attend dehors. Lui, fait l’étonné : quoi, payer, pour trois semaine de baise ? “J’ai été très clair depuis le début avec elle : si elle veut partager ma chambre, je suis d’accord. Je veux bien lui payer à bouffer, lui acheter des trucs et lui donner un peu d’argent. Mais j’ai été très clair : je lui ai dit que j’avais déja une girlfriend à Bangkok et que je n’en veux pas une ici.” En effet, ça a semblé très clair à la fille, et c’est pour ça qu’elle veut son argent.

 

20 décembre

Deux des enfants du marché sont venus mendier à notre table dans une cabane à nouilles. En bonne occidentale, j’ai voulu demander à la marchande de leur préparer un bol. Je n’ai eu qu’à me lever et à me tourner vers elle. Déjà, les mômes étaient attablés avec une assiette de gruau de riz. La marchande était avec eux comme avec ses propres enfants, douce et calme. Et avec moi, comme si ce que je venais de faire était parfaitement normal. Pourtant, c’était la première fois que je faisais une chose pareille. Je ne pouvais pas m’empêcher de m’apitoyer. Je n’osais pas les regarder. Quand ils ont fini de manger, ils avaient encore faim. Ils sont allés mendier à la cabane d’à côté. Sont passés à leur suite trois autres gosses et un éclopé qui n’avait plus qu’une jambe. J’ai refusé. L’homme a vu les larmes dans mes yeux. J’en avais honte. Lui n’avait plus de jambe et le ventre vide. Il ne pleurait pas. Les enfants non plus.

Plus tard, j’ai observé les réactions des Cambodgiens face aux mendiants. Ils donnent. Toujours. Même très peu. Quelque chose vaut toujours mieux que rien. Ici, donner, c’est se purifier. Moi, j’avais honte et je pleurais parce que j’étais incapable de donner, comme si me délester de cent riels allait me rendre pauvre, alors que j’avais dans mes poches l’équivalent d’un an de salaire en dollars.

 

22 décembre

Kep. Deuxième jour.

Mauvais démarrage de la journée. Je reste alitée avec un bouquin.

 

Fin d’aprèm en mobylette dans la campagne. C’est la récolte. Tout le monde est au champ. Le riz est jaune comme du blé.

Les gens ne sourient pas dans les rizières. Les visages sont tristes. Ceux des plus vieux portent l’épouvante, la même que celle que les rescapés des camps nazis ont sur les photos. Ils ont vu quelque chose qu’on ignore et qu’il vaut mieux toujours ignorer. Ils restent en vie, pourtant. À travailler la terre pour se nourrir. Le dos courbé sous le soleil finissant.

Partout, dès qu’on s’arrête, quelqu’un vient pour nous proposer d’acheter ce qu’il possède (une chambre pour la nuit, de la nourriture, un service). Sans aucune agressivité, mais aussi sans plaisir, même quand vient le moment du marchandage. C’est comme si le vendeur était soudain pris d’une grande fatigue, une envie de dormir fulgurante. Il s’y colle quand même, parce qu’il faut faire bouillir la marmite. Parfois, j’ai l’impression que les gens préfèreraient nous offrir ce qu’ils ont pour s’éviter la corvée de la transaction. Mais ils n’en ont vraiment pas les moyens. Ils n’ont rien. Absolument rien, pour la plupart. C’est inimaginable pour un occidental, à quel point ils n’ont rien.

Les enfants disent bonjour. Parfois, une femme. Mais partout les enfants. Tous les enfants. Plusieurs centaines de fois par jour, je réponds bonjour. C’est le prix à payer pour notre présence blanche.

Le long de la mer, des dizaines de villas coloniales en ruine où paissent les vaches. Certaines, bricolées, sont redevenues des habitats. Mais des habitats de fin du monde, où les murs sont percés de trous gros comme des buffles, les toits effondrés, les fenêtres revendues aux Vietnamiens depuis belle lurette. On dirait que la guerre n’est pas encore finie, qu’il n’y a pas d’avenir. Ceux qui ont récupéré ces maisons n’ont pas rêvé la leur. Ils sont là comme on attendrait une libération.

Les pêcheurs ramènent du poisson et des crabes. Peu de poissons : ils ont pratiquement été exterminés par la pêche à la dynamite. Les femmes rangent les filets, enfoncées à mi-cuisse dans une eau plate et sans couleur, un simple reflet du soleil.

La lenteur des gens de Kep est une énigme. La notion de durée ne semble pas exister de la même manière que chez nous. Ça ne sert à rien de se presser, le temps ne se gagne pas. Il ne se perd pas non plus. Au point qu’on peut vraiment, si on s’enracine, se prendre à douter de son existence. Quelle est la folie qui nous pousse à croire qu’il existe ? D’où ça sort, une idée pareille ? De l’idée de profit, peut-être ? Ici, le profit semble éphémère et nécessaire à la survie quotidienne de ceux qui ne travaillent pas la terre. À part chez les fonctionnaires, le capital ne s’accumule pas. Il se dilapide. Il se dissout dans la rêverie des longues heures de sieste.

 

23 décembre

La glace. Un petit bloc de pureté dans l’odeur des poubelles brûlées. Vivre dans les poubelles, se laver dans les poubelles, faire la cuisine dans les poubelles. Honorer les esprits dans les poubelles.

Les hommes vont au café le soir regarder des émissions thaïlandaises jusqu’à ce que le groupe électrogène s’arrête. Shows musicaux enregistrés sur DVD, le son à fond les manettes. Tout un peuple d’hommes hypnotisé en silence devant les corps des danseuses à paillettes.

 

25 décembre

Charniers de Choeng Ek à Phnom Pen. Ce sont des os et des crânes que je vois. Des milliers. Sans aucune signification. Des têtes vides empilées dans une sorte de stupa de verre. À côté, les fosses communes forment des cuvettes, comme des cratères d’obus. Je ne ressens rien du tout. Wanara s’approche de moi et me dit des choses que je sais déjà sur le génocide. Il a un ton grave et me fixe. Peut-être qu’il attend que je pleure ?

Je m’assieds par terre, entre des fosses. Deux enfants viennent vers moi avec des fleurs de frangipaniers dans les mains. Ils se penchent au-dessus de moi et me sourient. D’abord, ils veulent de l’argent. Je n’en donne pas. Je me mets à les dessiner. Same, Pek, Mara et Chiang. Ils veulent savoir mon métier. Pour me faire comprendre, je dessine un bonhomme qui tient un journal. Ils sourient : oui, oui, ils comprennent. Ils comprennent, mais j’aimerais savoir quoi.

Maintenant, ils sont au moins dix. Ils se mettent à me demander des pages de mon cahier. Au lieu d’obtempérer, j’ai l’idée farfelue de demander à chacun son prénom. Puis de l’écrire sur un minuscule bout de papier.

Un par un, ils me répètent leur nom en articulant bien. Quand le mot est écrit, c’est comme une formule magique. Une fierté incroyable éclaire leur visage. Ils ne savent pas lire, mais ils possèdent maintenant deux centimètres carrés de papier sur lesquels leur nom est écrit.


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Auteur : galmet | Travels : 0 | infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur