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Dibona, Carnet de Course

01/03/2004 - Lu 5260 fois
Entre les montagnes de plastique d'une vieille carte en relief, la route se faufile depuis Bourg d'Oisans jusqu'aux villages du Vénéon : Venosc, Bourg d’Arud, St Christophe, Champhorent et enfin les Etages. De là un sentier pointillé s’élève en lacets, s’enfonce à l'intérieur d'une gorge puis débouche dans le cirque du Soreiller, les lignes d'isométries en profitent pour s'espacer un moment puis se resserrent aussitôt jusqu’au pied de la Dibona. A peine 3000m, orienté plein sud, voilà qui réveillera en douceur mes semelles vibram.

  22 mai

 

  A partir de Bourg d'Oisans, la route se faufile entre les montagnes de plastique et traverse les villages du Vénéon jusqu'aux Etages. De là un sentier pointillé s’élève en lacets, s’enfonce à l'intérieur d'une gorge puis débouche dans le cirque du Soreiller, les lignes d'isométries en profitent pour s'espacer un moment puis se resserrent aussitôt jusqu’au pied de la Dibona. Sur la vieille carte en relief on lit encore "Aiguille du Pain de Sucre" à moitié effacé, trop souvent cherché ou montré. A peine 3000m, orientée plein sud, quatrième fois peut-être, mais voilà qui réveillera en douceur mes semelles vibram et celles de ceux qui les chausseront là-bas pour la première fois, sans oublier le carnet de croquis.

Aiguille de la Dibona - 3130m

  25 mai

  11h

  Deux heures de route, deux heures de pluie et à Bourg d’Oisans le soleil nous accueille timidement. Du genre qui suit les averses, pas du tout sûr de lui. Arnaud ronfle toujours, affalé sur la banquette arrière, mais Pablo a retrouvé le sourire, c'est déjà ça, et le ciel semble continuer à se dégager.

Saint Christophe en OisansNouvelle heure de route, une heure de virages, mais après Saint Christophe la route cesse de tortiller et file tranquillement à flanc de vallée, le long d'un précipice. A gauche des pierriers remontent jusqu'à de grandes dalles oranges et noires et des gradins inquiétants qui semblent attendre qu'une voiture soit à leur goût pour se précipiter dessus. A droite, de l'autre côté du parapet mais deux cent mètres plus bas, le vénéon coule tranquillement, prêt à nous accueillir. Un promontoir s'avance qui tord la vallée en deux : nous arrivons à Champhorent, le pire des villages. Collées les unes aux autres comme pour résister à la poussée des énormes blocs qui les surplombent, cinq ou six maisons se dressent le long de la route. A peine la place pour que deux voitures sans permis se croisent, une barrière en papier mâché et puis le vide... qu'on ne peut pas voir parce que le virage tourne contre, un vide qu'on peut juste imaginer et c'est encore pire. Avec ce virage on abandonne le souvenir de la vallée, devant nous les vrais sommets commencent à apparaître, la Tête des Fétoules et le vallon de Lanchâtra à droite, les fins couloirs de l'Aiguille de la Bérarde et au-dessus de ce village une ligne de crête qui monte, trouve la neige, hésite puis file jusqu'au dôme des Ecrins, 2400m plus haut.

Grande Aiguille de la Bérarde - 3420m La route rejoint ensuite rapidement le lit du torrent et le paysage se transforme à nouveau. Plus de vide ni d'arête vertigineuses mais des murets de pierres sèches qui encadrent de chaque côté de petits pâturages d'un vert éclatant. A droite des bouleaux et des saules longent le torrent, à gauche de gigantesques blocs détachés des parois se reposent au soleil avec les marguerites. Les coffres des voitures garées à l'ombre restent ouverts, au bord de l'eau, à l'écart du courant, chacun arrange un muret de pierres en arc de cercle, creuse un peu le fond puis, pendant que le vin et le melon y refroidissent tout le monde trinque au pique-nique et à la santé de ces pauvres diables qui vont grimper sur des tas de cailloux pour en redescendre aussitôt, quand ils ne s'y cassent pas la figure.
  La route s'en moque, elle continue et, aux Etages, un panneau en bois indique la Dibona au-delà des barres rocheuses, à 2h30.

  13h
  A
rnaud est en pleine forme, il veut un gros sac, il a le feu aux jambes, il va miner l'horaire. Je lui mets les mousquetons, les broches, les coinceurs et les pitons, ça devrait suffir... De mon côté je me bagarre pour glisser un carnet de croquis entre la corde et le réchaud, j’y laisse deux pages et un ongle mais je réussis à fermer. Dernières vérifications autour de la voiture puis la clé rejoint la poche supérieure. Le sac monte sur le capot, on se retourne et, l'une après l'autre les épaules passent sous les bretelles. On cherche derrière son dos les deux boucles de la ceinture qui pendent - clic plastique - on serre à nouveau, les mains glissent dans les sangles de poitrine et les trois pauvres diables s'en vont grimper leur tas de cailloux.
  
Arnaud est parti devant, il a son record à battre. Pablo hésite un instant puis le laisse filer. Déjà habitué à ces sentiers de cailloux instables il pose les pieds sans hâte, lui aussi a eu son record à battre, nous aussi. Plus haut on entend les pierres rouler et dévaler les pierriers, on parie pour cinq lacets.
  
Perdu.
  Au quatrième Arnaud nous attend, mains sur les genoux, un peu pâle.
  -"Ca doit être le sandwich à la raclette, ça passe pas"
Trois lacets.
  -"Ou alors les exams, mais j'ai pas de jambes"
Deux.
  -"Non c'est pas grave... Laissez-moi va, continuez, je vous rattraperai en route.
  -T'es sûr?
  -...oui
  -Bon, d'accord.
  
-..."
Un
  
-"Et puis il est vachement lourd mon sac.
  - ...
  - J'AI DIT IL EST VACHEMENT LOURD MON SAC !!!
 
- ...
 
- Oui c'est ça, rendez-vous au refuge..."

  Le sentier a traversé les pierriers sur la gauche, jusqu'à la gorge de la carte, encore peu marquée, puis s'est remis face à la pente, légèrement à l'écart de la rive. Des lacets serrés se succèdent maintenant sur une longue croupe herbeuse. Au-dessus les premières dalles apparaissent, détrempées et couvertes de mousses noires. Peu à peu la gorge se creuse : les parois de l'autre rive apparaissent progressivement, lointaines derrière l'arête et un courant d'air frais remonte jusqu'à nous. Une fois débouchés au sommet de la croupe, nous longeons la base des dalles sur la gauche, avant de basculer dans l'ombre. Devant nous, le long de la pente, des falaises hautes d'une centaine de mètres se répondent, face à face, plongeant vers un invisible torrent. Aucune ne semble vouloir céder à l'autre et, loin au-dessus de nous, loin vers le refuge, elles continuent encore de se dresser. Le sentier descend discrètement le long de la paroi de droite, touche au sol, disparaît un moment, ressurgit sur un névé puis disparaît à nouveau. Après, tout reste à deviner. Dans la vallée, derrière, le Vénéon semble immobile, le temps s'est arrêté. Nous continuons.
  
  
Dans ce corridor, loin du soleil, nous marchons en silence. Le sentier, d'habitude si prompt à s'imposer, à creuser la falaise et installer ses marches grossières sur la moindre bosse, renonce ici prudemment et nous remontons les névés et les pierriers au plus arrangeant, comme il leur plaira.

  Puis, aussi rapidement que la gorge nous avait avalé, elle nous libère. Comme à travers le goulot d'un sablier, nous sommes passés de l'autre côté. Les deux falaises ayant trouvé un accord disparaissent en même temps. De larges pierriers les remplacent, couverts de bruyères, ils grandissent, s'étendent et les lacets s'éloignent de plus en plus. Les sommets qui bordent le cirque sont apparus les premiers, chacun de leur côté. D'ici quelques pas, sûrement...

Cirque du Soreiller
  La pente s'est couchée et nous avons débouché dans le vallon du Soreiller. Loin au-dessus, la Dibona nous attendait.

  15h
  D
ans quelques semaines tous ces névés auront disparu mais pour l'instant la neige recouvre encore les derniers lacets et nous faisons la trace. A la sortie de la gorge le refuge est aussitôt apparu, au pied de la Dibona, tout proche de nous. Mais les lignes d'isométries ne se sont pas espacées comme sur la carte, elles ne se sont même pas espacées du tout, et le sentier est remonté droit devant lui, content de reprendre ses droits, jusqu'aux premiers contreforts des sommets puis consciencieusement il a enfilé une trentaine de virages serrés et a disparu sous les névés.
  Deux heures plus tard Arnaud nous a rejoint au refuge, aussi pâle qu'au quatrième lacet et est allé directement se coucher. 
  El Senor Pablo 

 
  
18h
  D
ans la salle à manger vide, le réchaud fait mijoter la soupe. Pablo traîne ses sabots en caoutchouc sur la terrasse, essaie de profiter des dernières lumières pour prendre quelques photos puis rentre en soufflant sur ses doigts. Face à nous, de l'autre côté de la vallée, la Pointe du Vallon des Etages et le ressaut terminal des Rouies gardent encore un peu de soleil mais la flamme bleue du réchaud brille de plus en plus. 
  

  Arnaud n'a pas faim. Il dit qu'il n'a pas faim, c'est tout, non vraiment pas, même ça lui donnerait plutôt envie de vomir. De la soupe? en sachet? encore moins. Comme on insiste il veut bien nous faire plaisir mais on est quand même des sauvages de l'obliger à quitter ses couvertures comme ça.


Vallon des Etages et Vallon de Lanchâtra. Au centre, les Rouies (3589m),
à gauche la Pointe du Vallon des Etages (3534m), à droite l'Aiguille de l'Olan.

  18h30
 
Arnaud aimerait bien reprendre encore des pâtes et du gruyère et puis aussi un peu de pain et du saucisson s'il en reste.

 

  Petit déjeuner26 mai

 

  5h

  Pas de gardien ce matin pour nous prévenir, juste le bipbip engourdi de la montre. Celui-là même qui doit sonner un quart d'heure avant que je ne me lève, me fait sursauter aujourd'hui à la première seconde - la peur de se lever après le jour. Petit tour de frontale dans le dortoir pour vérifier si Pablo ou Arnaud ne se seraient pas levés avant moi...non, tout va bien. Je les réveille. Et petit coup de frontale dans les yeux de chacun pour être sûr qu'ils ne se rendorment pas.

 

  5h30

  Les chaussures qu'on avait soigneusement délacées et ouvertes hier pour qu'elles sèchent, on les a renfilées froides et humides, forcément. Au porte-matériel le métal des piolets était glacé et il a fallu démêler les noeuds des sangles des crampons - il est des cérémoniaux qu'on n'apprécie qu'avec le temps.

 

  Aiguille Orientale du Soreiller, depuis le refuge

 
  6h00

  Premiers pas sur la neige, crampons au pied. Crissement rassurant des pointes qui percent la croûte de glace, balancement du piolet au bout du bras, on cherche son souffle. De temps en temps on se retourne, la dragone du piolet change de main et on repart. Sur la neige l'effort est constant, pas de sentier qui monte brutalement, pas de bloc à éviter, juste une ligne imaginaire à suivre qui traverse le névé sans hésiter, rebondit contre les premiers rochers de la rive opposée, traverse dans l'autre sens, rebondit à nouveau puis se perd en zigzag loin au-dessus de nos têtes. On prévoit au bout de combien de ces traversées on arrivera à l'endroit voulu, à ces blocs de pierres qui émergent légèrement, ou plus haut vers les plaques de neige dure, lorsqu'il faudra traverser à droite, et on continue tranquillement. On ne marche déjà plus vraiment, on se balance, et ce mouvement régulier relâche notre attention, on oublie le paysage, le soleil qui se lève et les sommets qui apparaissent au loin. On se sent bien, emmitouflés dans nos grosses vestes, bien au chaud... un peu trop au chaud. 

  Pause.

La veste polaire rejoint le sac, la gourde en sort. Je relève la tête.

  Au dessus de nous, les névés se succèdent jusqu'à la ligne de crête du cirque. A gauche, dominant les autres sommets, l'Aiguille du Plat de la Selle attend sans espoir qu'un pauvre diable vienne se risquer sur sa caillasse. Droit devant, la première des trois Aiguilles du Soreiller, l'Occidentale pointe modestement et à droite la Centrale récupère enfin son droit d'altitude sur la Dibona. Vue d’ici, à mi-chemin, la Dibona n’est plus aussi impressionnante. Finie la pointe de granit des beaux livres qui se jette dans le ciel d'un élan minéral à jamais figé, désormais ce n'est qu'un sursaut d’arête se redressant une dernière fois avant de plonger dans la vallée. Seule persiste l'impression étrange d'une lame qui émerge du sol et de son étonnante finesse. Entre l'Aiguille Centrale et la Dibona, au point le plus bas de la crête, les clochetons Gunneng, deux gendarmes bossus, ressemblent à des avortons.

  La gourde rejoint le sac. Arnaud a récupéré de son record, il grignote prudemment sa réserve de barres de céréales. Pablo fait le photographe. Nous repartons.

  Nouveau névé.

  La neige tombée ces derniers jours n’y est pas complètement purgée, Pablo enfonce un pas sur deux, la faute à la gastronomie argentine, Arnaud reste en surface, la faute à la gastronomie étudiante. Progressivement la pente se redresse, le piolet remonte le long du corps, devient enfin utile. Le pied porte, la jambe pousse et s'enfonce aussitôt, le suivant porte... et tient, nous arrivons aux plaques de neige dure. Puis, passée la croupe nous retrouvons le soleil.
 Clochetons Gunneng et Dibona 
  8h
  D
eux longueurs de corde, trois en étant prudents et le sommet sera là. Peu importe le sommet, l'altitude ou l'engagement : chaque fois que la corde sort du sac, que les mousquetons s'accrochent au baudrier, l'histoire recommence. Au premier pas, au premier piton. Parce qu'à ce moment là, entre les récits d'ascencions héroïques et notre minuscule escalade il n'y a plus de différence. Chacun à son échelle, à la mesure de son ambition ou de sa force, chacun retrouve je crois le même plaisir. Et l'étincelle dans les yeux n'est jamais aussi forte que pour un premier sommet, comme aujourd'hui quand Arnaud et Pablo finissent de se préparer.
  La brêche Gunneng se rejoint en traversant sous les clochetons une série de barres rocheuses qui donne naissance à la face Ouest. Dès les premiers pas, dans ces gradins faciles, le sol s'enfuit. La sensation d'aller vers le vide est là, en équilibre sur cette arête qui persiste à monter alors que tout autour d'elle se précipite dans la vallée. Premier relais et première longueur, légèrement à droite au dessous de l'arête. La face ouest continue de grandir, bien verticale pour que l'ambiance soit au rendez-vous, et la voie emprunte justement un dièdre couché, côté vide. Second relais et Pablo et Arnaud me rejoignent, découvrant les joies du rocher froid et de l'escalade en grosse, sur chaque visage le même sourire. La deuxième longueur remonte ensuite tranquillement une dalle couchée, les mains posées sur l'angle de l'arête - facile et élégant. On arrive alors au sommet, simplement,  un tas de cailloux confortable parfait pour pique-niquer.
 
Et là, au centre du cirque, déjà loin au-dessus du sol mais entourés de sommets plus hauts que nous, juste entre deux mondes particuliers, nous dévorons notre saucisson. A gauche la ligne de crête aperçue ce matin se poursuit, l'Aiguille Orientale du Soreiller succède à la Centrale, puis viennent le Plaret, le Pic Gény et, fermant le cirque à l'Est, la Tête du Rouget. Demain, à quelques heures près nous serons là-bas, dans la voie des Plaques, Arnaud sera en pleine forme et Pablo s'essaiera à la ramasse dans le couloir de la descente. Pour l'instant, du fond de mon sac je ressors le carnet de croquis et rien ne presse. 


  Une fois de plus mes repères ont disparu, notre présence ici a quelque chose d'illogique. Au sommet de n'importe quelle montagne, le dépaysement de l'ascencion s'efface rapidement, les pentes, les verticales auxquelles les yeux avaient du mal à se fier disparaissent, nous voilà arrivés en haut, et le paysage nous le rappelle à chaque instant, le ciel a plus de place, le regard s'incline. Ici non. Nous avons marché, cramponné, escaladé et nous sommes encore en bas. Les sommets nous barrent le passage de tous les côtés, les parois semblent aussi lointaines et redressées que ce matin. Nous sommes donc en bas, mais entourés de vide. D'un vide permanent, et sous le vide la neige de chaque côté et la pierre avant les alpages. Et plus bas encore le vide de Champhorent.
 
Le ciel et les sommets au-dessus, le vide , la neige, le refuge et la vallée au-dessous. Le dépaysement ne s'efface pas.

 

  Alors tout ce qui concerne le retour à la réalité, le premier rappel, le refuge, tout ça je n'en parlerai pas, je préfère m'arrêter là, entre les deux mondes et dessiner encore quelques heures.

 


 

Retrouvez l'interview de Nicolas Journoud et découvrez un peu plus ses carnets de voyage : http://www.i-voyages.net/dossiers/dossiers.php?id_dossier=348

 

 

 

Auteur : Carnetvoyageur | Travels : 0 | infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur